Saint Vincent Ferrier, deuxième partie

 

Qu'on se figure en outre l'affluence extraordinaire des populations. L'auditoire du Saint n'était pas composé seulement par les habitants de la ville où il prêchait. Il lui arrivait souvent de voir autour de sa chaire plus de cinquante mille personnes, quoiqu'il ne prêchât que dans de petits villages. On faisait volontiers plusieurs lieues pour l'entendre. Pendant qu'il prêchait, tous les artisans abandonnaient leurs travaux, et les négociants leurs magasins. Dans les villes d'étude, les maîtres suspendaient leurs leçons. Le mauvais temps, le vent, la pluie, n'empêchaient pas la foule de se rendre sur les places publiques où le Saint devait parler. Les malades qui avaient assez de force pour marcher abandonnaient leurs hôpitaux, d'autres se faisaient porter tous espéraient que leurs corps seraient guéris en même temps que leurs âmes, et cette espérance était souvent réalisée.

On peut juger en quelque sorte, par le fait suivant, de l'ardeur que la parole du Saint inspirait au peuple pour la pénitence partout où Vincent arrivait, les places publiques étaient envahies par des marchands dont le commerce consistait uniquement en disciplines, en cilices, en chaînes de fer, en sacs de pénitence et en autres instruments de mortification.

Faut-il donc s'étonner si sa parole a produit tant de fruit, et si l'on dit qu'il a converti dix-huit mille Maures, Turcs ou Sarrasins vingt-cinq mille hérétiques ou schismatiques, et des milliers sans nombre de paysans qui n'étaient pas moins grossiers et ignorants dans les choses de la foi que les païens mêmes? Certes, ce grand prédicateur s'abaissait jusqu'à catéchiser et instruire les idiots et les enfants il leur apprenait à faire le signe de la croix, à dire le Pater, l'Ave, le Credo, le Confiteor et le Salve Regina, et à invoquer souvent les très-saints noms de Jésus et de Marie. Enfin il a retiré du vice, dans le cours de sa mission, plus de cent mille pécheurs. Il ne fallait pas craindre, lorsqu'il avait prêché en quelque lieu, d'y voir dans l'église des femmes avec un extérieur contraire à la modestie chrétienne et au respect qu'elles doivent aux anges; car il emportait toujours cet avantage sur les personnes de ce sexe, qu'elles renonçaient au luxe, à la vanité et à tout ce qui n'était pas selon les règles de la pudeur. Saint Vincent prêchant un jour en la ville de Tortose, contre le schisme de Benoît XIII, devant la reine Marguerite, veuve de Don Martin, roi d'Aragon, cette princesse se sentit si vivement touchée de regret d'avoir soutenu cet anti-pape, qu'elle en pleura amèrement devant toute l'assemblée, et entra depuis dans un monastère près de Barcelone, où elle a fini ses jours dans la pratique d'une grande humilité.

Ses exhortations au confessionnal étaient si efficaces, que des pénitents sont morts à ses pieds par l'excès de la contrition qu'il avait excitée dans leurs cœurs. Lorsque saint Vincent Ferrier était en France, il se trouvait à Béziers un homme qui avait commis de grands crimes, entre autres celui de l'inceste, et de plus il désespérait presque entièrement de la miséricorde divine. Le Saint étant allé prêcher dans la ville habitée par ce grand criminel, celui-ci alla l'entendre, et il fut tellement pénétré du feu de ses paroles, qu'il vint, tout contrit et humilié, se jeter à ses pieds pour lui faire l'accusation de ses péchés. Effectivement il se confessa avec une contrition si grande, que saint Vincent, lui ayant imposé sept années de pénitence, il s'écria : « Comment, mon Père pour des péchés si graves une si légère pénitence ! » « Oui, mon fils, répondit le Saint, et je veux même vous la diminuer ». Votre pénitence ne sera pas un jeûne de sept ans, mais seulement de trois jours au pain et à l'eau a. La douleur de ce vrai pénitent s'accrut en entendant le Saint diminuer ainsi une pénitence qui lui paraissait déjà trop faible, et il répondit : « Mais, mon Père, est-il possible que pour des fautes si graves vous m'imposiez une satisfaction si légère ? » A ces paroles saint Vincent répondit avec une sainte résolution : « Allons, mon fils, je ne veux vous imposer d'autre pénitence que celle-ci trois fois la récitation du Pater ». Le pénitent sincère et soumis, inclina humblement la tête, et se mit à réciter ses trois Pater. Mais sa douleur fut si grande, sa contrition si parfaite que, ne pouvant terminer sa pénitence, il tomba mort aux pieds du saint confesseur. La nuit suivante, l'âme glorieuse de ce pénitent apparut à Vincent : « Par la grande miséricorde de Dieu, dit-elle, et à cause de ma contrition parfaite, le Seigneur m'a octroyé son pardon complet, et je suis entré dans le paradis sans passer par les flammes du purgatoire ».

Dans un autre lieu, une femme qui menait une vie scandaleuse était venue à l'église pour entendre prêcher le Saint. Mais comme elle y était allée pour tout autre motif que celui d'entendre la parole divine, elle se mit à une place bien apparente, afin d'être mieux vue de ses admirateurs. L'homme de Dieu monte en chaire, et il se met à prêcher contre les vains ornements des femmes et contre les péchés des sens. Il exhorte avec force ses auditeurs à les détester comme autant d'offenses de Dieu très graves. O puissance admirable de la parole divine les exhortations du Saint pénétrèrent le cœur de la courtisane, au point que la contrition dont elle fut saisie lui fit verser une grande abondance de larmes de repentir sa douleur fut même si vive, qu'elle en fut suffoquée elle tomba morte par terre à la vue de tout l'auditoire. Tous ceux qui étaient présents avaient été témoins de sa douleur et de ses larmes, mais néanmoins ils tremblaient pour le salut de son âme. En la voyant mourir ainsi subitement, ils prirent cette mort soudaine pour un châtiment de Dieu, et ils déploraient sa perte, qui pouvait être éternelle. Mais le saint orateur les consola promptement : « Mes braves gens, leur dit-il, ne craignez pas pour le salut de cette femme, parce que sa contrition parfaite l'a sauvée. Priez pour elle ». A ces paroles, le saint prédicateur fut interrompu par une voix venue du ciel qui lui dit : « Il n'est plus nécessaire de prier pour elle, mais priez qu'elle intercède pour vous, parce qu'elle est déjà en paradis ». Ainsi fut confirmé ce qu'avait annoncé le Saint, que la contrition parfaite avait sauvé cette femme, et que déjà elle jouissait de la couronne de gloire parmi les âmes des vrais pénitents qui sont dans le ciel.

Reprenons maintenant, en peu de mots, le cours de sa vie, depuis la grande maladie qu'il eut à Avignon, où Notre-Seigneur lui apparut, le chargea des fonctions de l'apostolat et lui rendit une parfaite santé (1398). Etant sorti d'Avignon, il parcourut les royaumes de Valence et d'Aragon, où, en moins de deux ans, il fit des conversions innombrables, et rétablit de tous côtés la piété dans les villes, les bourgs et les villages.

Au commencement du XVe siècle, notre saint Missionnaire passa en France. La faiblesse de Charles VI, les divisions scandaleuses des plus puissants seigneurs. de ce royaume, les suites funestes du schisme, avaient réduit l'Eglise gallicane dans un état digne de pitié l'ignorance et la corruption des mœurs y exerçaient les plus grands ravages. Il fallait élever la voix, tonner avec force, ranimer la foi, remuer les consciences, arracher les pécheurs à leur vie criminelle. C'était une rude tâche Vincent s'en acquitta en apôtre.

Il évangélisa d'abord la Provence, le Dauphiné, puis il passa en Piémont et de Piémont en Lombardie partout il produisit les mêmes fruits de salut. Etant dans le Piémont, les habitants de Montcallier se plaignirent que, tous les ans, une tempête ruinait leurs vignes lorsqu'ils étaient près de faire la vendange. Il leur donna, pour remède, d'y jeter de l'eau bénite ce qui eut un si bon effet, que la tempête étant survenue, elle ne put nuire aux vignes qui en avaient été aspergées, tandis qu'elle ravagea celles des maîtres incrédules qui avaient négligé le moyen que le Saint avait donné. Du Piémont il vint en Dauphiné, l'an 1402, qu'il évangélisa plusieurs fois. Trois vallées surtout furent le théâtre de ses travaux et des miraculeux succès de sa prédication l'Argentière, Freyssinières et Yallouise, toutes trois situées sur la rive droite de la Durance, entre Embrun et Briançon. Elles étaient alors peuplées d'hérétiques, renommés par leurs violences, par leur profonde immoralité, et connus sous le nom de Vaudois.

Les récits que l'on fit à notre Saint sur les habitudes dissolues et barbares de ces hérétiques et sur les dangers d'une mission, au milieu des gorges sauvages qu'ils habitaient, loin de le décourager en l'effrayant, enflammèrent son zèle d'une sainte ardeur. Il pénètre donc chez eux il prêche, il s'élève avec force contre les monstrueuses erreurs de leur foi et les infâmes désordres de leur vie. Trois fois ils attentent à ses jours, trois fois il est divinement protégé. Enfin, ces hommes, vaincus par les vertus et l'éloquence du pieux missionnaire, abjurent leurs croyances et rentrent en foule dans le giron de l'Eglise. La transformation fut telle, que l'une de ces vallées quitta son nom de Val-Pute ou Vallée-de-Corruption, et prit le nom de Val-Pure ou Vallée-de-Pureté, nom qu'elle échangea, sous Louis XI, contre celui de Vallouise, qu'elle retient encore.

Du Dauphiné, il entra dans la Savoie. Sa mission de Savoie est des années 1402 et 1403. En 1402 se rencontrait le septième jubilé septenaire ou grand pardon de Notre-Dame de Liesse, à Annecy, qu'il prêcha. On remarque que dans ce pays le Saint eut à combattre le culte du Grand-Orient, probablement déjà une secte maçonnique. A Chambéry, il fonda, un couvent de son Ordre. Il parcourut ensuite le Piémont et le diocèse de Lausanne, où il détruisit le culte du soleil, établi parmi les paysans. Passant sur les frontières d'Allemagne, il se rendit en Lorraine, où l'on voit encore à Toul la chaire où il annonçait la parole de Dieu. A Gênes, l'an 1405, et bien qu'il parlât sa langue naturelle, qui était l'espagnol, le,s étrangers de toutes sortes de nations, qui étaient dans cette ville marchande, ne laissaient pas de l'entendre parfaitement. Il revint en France, où étant passé par Paris, il continua sa mission jusqu'en Flandre, dont il éclaira tout le pays par la lumière de ses prédications. Le roi d'Angleterre l'ayant pressé de venir aussi dans ses Etats, il s'embarqua pour l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande; il les parcourut durant les années 140K et 1407. Ensuite il repassa en France, et prêcha dans le Poitou et la Gascogne jusqu'au Carême de l'année 1408, qu'il employa à prêcher dans l'Auvergne. Ce fut là qu'il reçut des lettres d'Aben-Ava-Macoma, roi de Grenade, qui le suppliait de se transporter dans son royaume, afin de l'instruire des mystères de la foi, qu'il avait dessein d'embrasser. Ce fervent prédicateur, voyant une si belle occasion de combattre l'Alcoran et de bannir le Mahométisme d'Espagne, no manqua pas d'y voler, et, en trois semaines qu'il prêcha devant le roi, il le gagna si bien, qu'il en obtint aussi permission de travailler à la conversion de ses vassaux. Mais les grands de son Etat, animés par le démon, l'ayant menacé de faire soulever tout le peuple contre lui, et de lui faire perdre sa couronne, s'il ne chassait promptement ce nouveau prédicateur, ce roi pusillanime, saisi d'une vaine crainte, congédia saint Vincent sans se faire baptiser, et mourut misérablement, peu de temps après, dans son infidélité.

Le Saint laissant Grenade, vint à Barcelone et dans tout le pays de Catalogne et de Valence, où il fit faire des restitutions et des réconciliations qui paraissaient impossibles. Il dut consoler Don Martin, roi d'Aragon, de la perte funeste de son fils unique, roi de Sicile, mort au sein d'une insigne victoire remportée sur les peuples de Sardaigne. II prédit aussi la mort du même roi d'Aragon, en prêchant à Morelle, près de Valence. Après la mort de ce roi, de grands troubles s'étant élevés en Espagne, pour la succession à la couronne, Vincent passa en Italie, où il prêcha à Florence, à Sienne, à Lucques, à Pise et en plusieurs lieux d'alentour. Mais Jean, roi de Castille, l'ayant appelé pour mettre fin aux divisions dont nous venons de parler, il en vint heureusement à bout tout le monde s'en rapporta à son jugement, sur celui à qui la couronne d'Aragon devait appartenir. Il fut encore assez heureux pour retirer le roi de Castille du parti de Benoît XIII, et pour l'obliger à reconnaître pour Pape celui qui serait nommé par le concile de Constance, que l'on assemblait à cet effet.

On ne saurait croire ce qu'il fit ensuite par toute l'Espagne; car, à peine y eut-il ville, bourg ou village, même jusque dans l'île de Majorque et de Minorque, où il ne portât le flambeau de l'Evangile et la lumière de la vérité. Cette grande mission achevée, il rentra en France, prêcha de tous côtés dans le Languedoc, le Berri et la Bourgogne, et remplit ces trois provinces de la réputation de sa sainteté, par les grands miracles qu'il y fit.

Saint Vincent Ferrier était au Puy-en-Velay, lorsqu'un ambassadeur du duc de Bretagne, Jehan V, lui remit une lettre de son souverain, qui le priait de se rendre dans ses Etats. Il lui disait que plusieurs villes de Bretagne avaient entièrement oublié la doctrine et la loi de Jésus-Christ, au point qu'elles semblaient être habitées par des païens. Ces paroles affligèrent profondément le Saint, toutefois il ne put déterminer l'époque de son passage en Bretagne, parce qu'il voulait auparavant se rendre au concile de Constance. Pendant que, sur sa route, il opérait des prodiges, il reçut un second et un troisième ambassadeur du duc de Bretagne, qui le priait de nouveau de considérer combien sa présence était nécessaire dans ses Etats. Les fidèles n'y connaissaient plus la religion; à peine les ecclésiastiques savaient-ils les cérémonies de la messe. Les séculiers, faute de personne qui les instruisît, ignoraient non-seulement les commandements de Dieu, mais encore la manière de faire le signe de la Croix. Cette ignorance produisait une foule de désordres, jusqu'aux enchantements et sortilèges. Un aussi désolant tableau ne pouvait manquer d'émouvoir le cœur de saint Vincent. Il résolut de se rendre au plus tôt en Bretagne, et vers la fin de janvier 1417, il prit son chemin par le Bourbonnais, la Bourgogne, Dijon, Clairvaux, Langres, Nancy, le Berry, la Touraine dont la capitale était une Babylone d'iniquités. A Angers, ayant prêché contre le luxe excessif des femmes, il fit cesser le scandale. A Nantes, il fut reçu comme un ange et guérit plusieurs malades. A Vannes, où résidait le duc, qui a mérité le surnom de Bon, pour sa singulière douceur, l'évêque, assisté de ses chanoines et de tout le clergé, et le duc même avec la duchesse et tout ce qu'il y avait de nobles, de magistrats et de peuple dans la ville, vint au-devant de lui jusqu'à la chapelle de Saint-Laurent, à une demi-lieue des portes. Il fut conduit de cette manière avec mille acclamations de joie jusque dans l'église-cathédrale, où l'évêque voulut qu'il donnât la bénédiction. Le lendemain, on dressa une grande estrade devant le portail, où il dit la messe; après la messe, il prêcha sur ce passage du chapitre 4 de saint Jean, que l'on avait lu dans l'Evangile : « Recueillez les morceaux qui sont demeurés, de peur qu'ils ne soient perdus », et pressa avec une force merveilleuse ses auditeurs de profiter des restes du festin de la parole de Dieu qu'il apportait, comme s'il eût voulu signifier que sa mission finirait bientôt avec sa vie. Il prédit à la duchesse qu'elle accoucherait d'un fils qui arriverait à la couronne de Bretagne, ce qui s'est vérifié; car, bien que ce prince ne fût pas l'aîné, il n'a pas laissé de devenir duc, François Ier, son frère, étant mort sans enfants.

Quoique le travail de cette mission fût très-pénible, à cause de la corruption des mœurs et des vices invétérés des Bretons, le Saint étendit encore son zèle jusque dans la Normandie. Un pauvre misérable, étant au désespoir pour avoir donné au démon un papier signé de sa main, par lequel il s'abandonnait à lui, le Saint contraignit cet ennemi des hommes de rapporter publiquement ce papier, pour être déchiré et mis en pièces. Il délivra aussi une fille dont le démon s'était emparé, parce qu'elle n'avait pas fait le signe de la croix dans un grand tumulte qu'il avait lui-même excité dans la maison de son père mais s'il le chassa de quelques corps, il le fit sortir d'une infinité d'âmes, qui s'étaient rendues ses esclaves par le péché. Et tous ces pays se sont longtemps ressentis du changement qu'il y avait fait par la force de ses admirables prédications. On dit même que le présidial de Caen, après les prédications de notre Saint, fut plusieurs années sans avoir de procès à juger, la charité chrétienne rendant elle-même la justice, et terminant tous les différends des parties.

Le démon faisait bien tout ce qu'il pouvait pour empêcher ces grands fruits il s'est quelquefois travesti en ermite, et mêlé parmi ses auditeurs pour le décrier, et les détourner de l'entendre; d'autres fois il a excité des tempêtes et fait paraître en l'air des nuages noirs et épais, prêts à se résoudre en pluie et en grêle, afin que le monde qui était au sermon, en pleine campagne, se retirât promptement et allât chercher un abri dans les maisons. Il a pris aussi la figure de chevaux fougueux qui semblaient venir fondre sur l'auditoire, pour en troubler l'attention et interrompre le Saint au milieu de son discours. Mais cet homme admirable a toujours découvert ses ruses et dissipé ses mauvais desseins. Un jour, ce monstre lui dit que c'était avec raison qu'on l'appelait Vincent, puisqu'il était toujours victorieux, et que tout l'enfer ne lui pouvait pas résister.

La persécution des langues médisantes fut beaucoup plus sensible à saint Vincent que celle des démons, et, à dire vrai, ça été ici la pierre de touche par laquelle Notre-Seigneur a voulu éprouver la constance, la fidélité, l'amour du prochain, l'humilité et généralement toutes les vertus qui étaient en lui. En effet, il s'est trouvé des personnes, ayant même quelque apparence de piété, qui l'ont chargé d'injures, et qui l'ont traité de coureur, de bateleur, d'hypocrite et de faux prophète; d'autres disaient que c'était un prêcheur de fables et de rêveries, et qu'il n'entreprenait ces grandes missions que pour fuir la solitude, se soustraire à l'obéissance de ses supérieurs, avoir entrée chez les grands et se faire adorer des peuples. On montre même encore aujourd'hui des prisons que l'on dit avoir été sanctifiées par son humilité et son invincible patience. Mais toutes ces contradictions n'étaient que des fleurons pour composer sa couronne, et le faire paraître devant Dieu comme un or purifié par le feu et exempt de tout mélange. Sa vie, plus austère que celle des plus rigoureux solitaires, son aversion pour les charges et pour les dignités de l'Eglise, ses miracles continuels, et le succès inestimable de ses prédications, faisaient bien voir l'injustice de tous ces reproches, et que saint Vincent était un apôtre extraordinairement envoyé du ciel pour la réformation des mœurs des fidèles. Dieu fit aussi des prodiges pour punir ces langues médisantes; et la plupart, frappées de sa main, furent obligées d'avoir recours au Saint pour être délivrées des fléaux qu'elles s'étaient attirés par leurs calomnies.

Après avoir parcouru la Normandie, il retourna à Vannes, pour y continuer ses travaux. Mais les cinq compagnons qu'il menait toujours avec lui, pour l'assister dans les confessions et pour avoir une sainte compagnie avec qui il pût garder une forme de communauté hors des couvents de son Ordre, voyant que sa santé diminuait notablement, et qu'il ne pouvait pas vivre encore longtemps, le prièrent, avec beaucoup d'instance, de retourner à Valence, afin que cette ville, qui avait été le lieu de sa naissance, fût aussi celui de sa sépulture. Il leur résista quelque temps; mais, enfin, se rendant à leur avis, après avoir exhorté les habitants de Vannes à ne jamais oublier les vérités qu'il leur avait prêchées, il partit de nuit, avec ses confrères, pour prendre la route d'Espagne. Ils marchèrent toujours jusqu'au lever du soleil, et croyaient déjà être éloignés de plusieurs lieues de la ville; mais, le jour étant levé, ils virent qu'ils étaient encore aux portes. Vincent voyant ce prodige, dit à ses religieux qui étaient avec lui : « Rentrons, mes frères, Dieu veut que je meure ici, et jamais Valence n'aura mes os, parce qu'elle n'a pas voulu suivre les avis que je lui ai donnés ».

Ils rentrèrent donc dans la ville, et la joie y fut si grande, que l'on courut aux églises pour y sonner les cloches. Mais elle ne dura guère; car, peu de temps après, Vincent tomba malade et déclara à l'évêque, qui était Amaury de La Motte, et aux magistrats qui le vinrent voir, que dix jours après il partirait de ce monde. Il ne voulut point avoir de médecins on cette maladie, parce qu'il savait qu'elle était ordonnée de Dieu pour le disposer à la mort; mais il se confessait tous les jours, considérant le sacrement de la Pénitence comme un remède souverain contre les maladies de l'âme. Le lundi de la semaine de la Passion, il se fit appliquer l'indulgence plénière que le pape Martin V lui avait envoyée pour l'heure de la mort; il était persuadé que, malgré les travaux que l'on peut avoir entrepris pour la gloire de Dieu, l'on est toujours serviteur inutile et qu'on a toujours besoin de son indulgence et de sa miséricorde. Enfin, après avoir reçu les derniers Sacrements de la main du grand-vicaire de l'église cathédrale, il rendit son esprit à Dieu en présence de la duchesse Jeanne de France et de toutes les dames de la cour, le mercredi 5 avril, l'an de Notre-Seigneur 1419, et de son âge le soixante-dixième. Saint Vincent prêcha de 1398 à 1419. Par les fruits qu'il a produits, on ne saurait dire qu'aucun autre missionnaire l'ait dépassé. Il a été l'homme de la Providence pour maintenir les peuples dans la foi, à l'époque du schisme d'Occident.

Il serait curieux de dresser le tableau de tous les lieux, et spécialement ceux de notre pays, où Vincent laissa, pour ainsi dire, l'empreinte de ses pas nous nommerons quelques localités où a subsisté le plus longtemps le souvenir de son passage. Carpentras conserva avec vénération, jusqu'en 1793, la chaire dans laquelle Vincent prêcha le 14 décembre 1399; on voyait naguère à Clermont, celle où il monta en 1407; on lisait aussi dans une église de Nevers, une inscription qui rappelait ses prédications dans cette ville. A Rodez, la tradition porte qu'il prêcha dans un grand pré du prieuré de Saint-Félix, qui n'en est pas éloigné. A Saint-Omer, on vénéra longtemps son cilice. A Graus, en Catalogne, il institua la procession des disciplinants, et il jeta les fondements de cette compagnie merveilleuse de saintes âmes qui l'accompagnèrent dans ses pérégrinations apostoliques. Dans cette même ville de Graus, il laissa, comme un souvenir, un crucifix qui lui fut demandé par les habitants. Cette image devint l'instrument de plusieurs miracles.

Les anges le visitèrent souvent mais une des plus belles manifestations angéliques faites à notre Saint fut celle de l'ange gardien de Barcelone. En entrant dans la ville il vit, près de la porte, un jeune homme resplendissant de lumière, tenant un glaive d'une main et de l'autre un bouclier. Le Saint lui demanda ce qu'il faisait en ce lieu avec ces armes. « Je suis l'ange gardien de Barcelone, répondit-il, cette ville est sous ma protection ». Dans le premier sermon qui suivit cette vision merveilleuse, Vincent raconta ce qui lui était arrivé, félicita les habitants de Barcelone sur leur bonheur, et les pria de rendre des actions de grâces à l'ange qui les gardait; ce qu'ils firent en construisant une petite chapelle à l'endroit même où l'ange s'était montré au saint prédicateur. Une énorme statue d'ange surmonte encore aujourd'hui (1872) le palais de la douane à l'entrée du port de Barcelone c'est, sous une autre forme, le souvenir perpétué de la vision dont Vincent fut favorisé, et dont le récit dut extrêmement réjouir les cœurs des Barcelonais.

Nous ne savons si l'histoire en images de saint Vincent a été faite il nous semble qu'on pourrait la raconter de la façon suivante :

1° Sorti en procession, pendant qu'il est encore au berceau. Une longue sécheresse désolait Valence. Un jour que sa mère partageant la tristesse commune, exprimait son inquiétude, elle entendit son enfant emmaillotté prononcer distinctement ces paroles : « Si vous voulez de la pluie, portez-moi en procession ». Le petit Vincent y fut porté triomphalement, et à peine la cérémonie était-elle terminée qu'une pluie abondante tomba pendant plusieurs heures sur la terre desséchée telle est la tradition immémoriale des habitants de Valence.

2° Saint Dominique tient le jeune postulant par la main et le présente au prieur du monastère de Valence celui-ci avait eu en effet cette vision miraculeuse la veille du jour où Vincent vint frapper à
la porte des Dominicains, accompagné de son père (2 février 1367);

3° Un pauvre arrête sa mère dans la rue et lui dit : « Madame, pourquoi êtes-vous triste ? » Constance Miguel, en effet, après avoir consenti à l'entrée de son fils chez les Dominicains, alla un jour le solliciter avec larmes d'entrer dans le clergé séculier. Vincent lui rappela ces paroles de saint Bernard Celui qui sort du couvent pour rentrer dans le siècle quitte la compagnie des Anges pour prendre celle du démon. La noble dame étant allée chercher dans la maison une abondante aumône pour récompenser le pauvre, consolateur, de ses bonnes paroles, elle ne le trouva plus, malgré ses recherches; c'était un Ange.

4° A genoux, devant sa table de travail, il exhale vers le ciel une prière ardente car aussi studieux et, aussi savant qu'il était pieux, sa coutume était d'aller de l'étude à la prière, et de la prière à l'étude. Vincent connaissait l'hébreu, l'arabe et le grec.

5° Autre scène qui se rapporte au temps de ses études Une nuit, entre autres, qu'il priait devant le Crucifix des Martyrs, et qu'il méditait sur les douleurs de Jésus en contemplant les plaies de ses mains, de ses pieds et de son côté sacré, il se sentit attendri jusqu'aux larmes, et dans sa vive compassion il s'écria : « O Seigneur, que vous avez souffert sur la croix ». Le crucifix tourna la tête du côté gauche où priait le Saint, et lui répondit : « Oui, Vincent, j'ai souffert toutes ces douleurs et plus encore ». Ce crucifix miraculeux, dont la tête garda la position qu'elle avait prise en prononçant ces paroles, a été religieusement conservé jusqu'à nos jours.

6° Debout sur une borne, au milieu do la place du Brou à Barcelone, alors affligée d'une horrible famine, il représente à ses auditeurs combien l'oubli des lois divines attire de fléaux sur les peuples chrétiens et prédit qu'à l'entrée de la nuit, deux vaisseaux uniquement charges de blé entreront dans le port un murmure accueillit cette prédiction du jeune orateur; mais à la grande surprise de tous ceux qu'avaient irrités sa prophétie, les vaisseaux annoncés purent aborder, malgré la tempête affreuse qui depuis plusieurs jours agitait la mer (1372-75).

7° Un nuage miraculeux le rend invisible à Violante, reine d'Aragon, épouse de Jean Ier. Cette princesse, qui s'était placée sous sa direction spirituelle, eut un jour la curiosité de l'aller voir dans sa cellule, malgré la défense expresse qu'il lui en avait faite. La cellule lui fut ouverte par les religieux ils le trouvèrent à genoux et priant, mais il fut impossible à la reine de le voir, quoiqu'il fût devant elle. « Je suis ici, dit Vincent, mais tant que la reine ne sortira pas, elle ne me verra pas ». Elle sortit enfin, et lorsqu'elle allait sortir. il se rendit visible, mais armé d'un visage sévère.

8° Un autre épisode nous montre que saint Vincent était peu tendre pour les grands de la terre, chez lesquels il ne voulut jamais ou presque jamais loger. Un jour qu'il prêchait sur le marché au bois à Valence, la princesse Jeanne de Prades, sœur de la reine d'Aragon, assistait à son sermon. Or, il arriva qu'une énorme pierre venue l'on ne sait d'où, tomba sur la tête de la princesse et l'étendit à demi morte. « Ce n'est rien, dit Vincent cette pierre n'est pas tombée pour tuer ta princesse, mais seulement pour abattre la tour qu'elle porte sur la tête », il désignait ainsi l'ornement extravagant de sa chevelure. Puis il lui cria Princesse : « Jeanne, levez-vous ». A la grande stupéfaction de tous, elle se releva saine et sauve.

9° Le Sauveur du monde, accompagné d'une multitude d'Anges et des glorieux Patriarches, Dominique et François, lui apparaît, lorsqu'il est malade à Avignon. Nous avons raconté cette vision plus haut.

10° II guérit des malades en leur imposant les mains. On cite spécialement un négociant, nommé Seuchier, habitant du bourg de Bram, dans le département de l'Aude, à qui Vincent rendit la vue, pendant la mission de Montolieu (25 mars 1426) un paralytique des environs de Lérida, que le Saint vit des yeux de l'esprit se traîner à une demi-lieue de l'endroit où il prêchait et qu'il envoya chercher par deux serviteurs du roi d'Aragon;

11° Voici le sujet d'un beau tableau Vincent est près du lit d'un moribond désespéré, qui répond à toutes ses exhortations par ces horribles paroles : « Je veux me damner au déplaisir de Jésus-Christ ». Vincent plein de confiance en la miséricorde de Dieu, se tourne vers le moribond et lui dit : « Malgré toi, je te sauverai ». Il invite les personnes présentes à invoquer avec ferveur la sainte Vierge, et l'on récite le Rosaire. Dieu veut montrer combien lui plaît l'héroïque espérance de son serviteur avant que le Rosaire soit terminé, la chambre du moribond est remplie de lumière la Mère de Dieu apparaît portant dans ses bras le divin enfant, mais tout couvert de sanglantes blessures. Le pécheur témoin de ce spectacle, demande pardon à Dieu et aux hommes;

12° Il ordonne à un enfant encore au maillot de marcher. Une femme venait de mettre un enfant au monde, et son mari, qui cherchait un prétexte pour la quitter, l'accusa d'infidélité. La femme désolée eut recours à Vincent : « Venez à mon sermon prochain, lui dit-il priez votre mari de se mêler à l'auditoire, et ne manquez pas de faire porter votre petit enfant ». Lorsque Vincent eut achevé son discours, il ordonna à la mère de déposer son enfant par terre, et à celui-ci d'aller trouver son père; l'enfant se mit à marcher et démêla, au milieu de la foule, celui qui était réellement son père. Un miracle aussi extraordinaire ne pouvait que faire rentrer la paix dans le ménage;

13° Il met un crucifix sur la bouche d'un ecclésiastique d'Avignon, constitué en dignité. Un jour, on vint lui dire que ce personnage ne vivait pas conformément à la dignité de son état. Il passe toute la nuit en prières, et au point du jour se rend au palais du prélat les mains armées d'un crucifix, entre et arrive jusqu'à la chambre où il était couché : « Mon fils, lui dit-il, Jésus vient vous trouver, faites la paix avec lui », en disant cela, il lui met le crucifix sur la bouche et sort rapidement. Le noble ecclésiastique, frappé de stupeur, rentra en lui-même et alla faire sa confession à Vincent.

14° Il change en statues de marbre deux pécheurs endurcis dans le crime. Prêchant un jour à Pampelune, il est saisi d'un ravissement soudain au milieu de son discours qu'il interrompt. Revenu à lui-même, il avertit son auditoire que Dieu lui ordonne de laisser là sa prédication pour aller empêcher une offense grave qui se commettait en ville. Aussitôt il se dirige, suivi d'une foule curieuse, vers un palais somptueux il touche de ses mains les portes fermées elles s'ouvrent d'elles-mêmes. On entend les voix de deux personnes qui se livrent dans une chambre aux ébats du plaisir. Vincent leur adresse la parole du dehors et les menace d'un châtiment terrible on se moque de lui. Alors Dieu frappa les moqueurs et ils furent changés en deux statues de marbre. Aussitôt Vincent entre et montre à l'assistance les effets terribles de la vengeance divine. Cependant, touché de compassion, il s'approche, et soufflant dans la bouche des deux statues, il leur rend la vie. Les deux malheureux se reconnaissent coupables et se confessent l'un après l'autre. A peine eurent-ils reçu l'absolution sacramentelle, que la véhémence de leur contrition leur donna une seconde mort aux pieds du Saint.

15° Il reçois un papier descendu du ciel. Prêchant un jour en Espagne, il est appelé pour assister un moribond encore plus chargé de péchés que d'années. A toutes les avances de cet ardent chasseur des pécheurs, le moribond ne répond que par des refus. Je vous assure, lui dit Vincent, que Dieu vous a pardonné je prends vos péchés sur moi, et si j'ai quelque mérite je vous en fais l'abandon. L'âme troublée du malade se rassure, et il finit par ajouter Je me confesserai, mais il faut auparavant que vous me mettiez par écrit la demande du pardon et la donation proposée. Aussitôt Vincent écrivit le tout sur une feuille de papier et la mit entre les mains du malade celui-ci entra dans une douce agonie et expira paisiblement. A peine avait-il rendu les derniers soupirs que la supplique disparut pour suivre l'âme au tribunal du souverain Juge. A quelque temps de là, comme Vincent prêchait sur la place publique à plus de trente mille personnes, on vit descendre du ciel une feuille de papier qui se plaça entre les mains du prédicateur c'était celle qu'il avait donnée au moribond. Vincent expliqua alors un mystère qui surprenait tout le monde. Qu'on juge de l'impression produite sur la foule par le récit de ce miracle surprenant une autre fois, appelé à Pampelune, près du lit de mort d'une pécheresse publique endurcie, il lui dit qu'il ferait venir du ciel son absolution, si elle promettait de se confesser. « S'il en est ainsi, je le veux bien, répondit la courtisane ». Alors il traça ces mots : « Frère Vincent supplie la très-sainte Trinité de daigner accorder à la présente pécheresse l'absolution de ses péchés ». L'écrit s'envola au ciel et revint quelques instants après portant tracé en lettres d'or l'engagement suivant : « Nous, très-sainte Trinité, à la demande de notre Vincent, nous accordons à la pécheresse dont il nous a parlé, le pardon de ses fautes nous la dispensons de toutes les peines qu'elle devait endurer, et si elle se confesse, elle sera dans une demi-heure portée dans le ciel ».

16° Il voit sainte Colette, sa contemporaine, en prières aux pieds du Sauveur et entend Jésus-Christ qui lui dit : « Tes pleurs me sont agréables, ma fille; mais les hommes qui blasphèment mon nom, sont bien peu dignes de pitié ».

17° Pendant qu'il célèbre la messe, à Valence,une femme lui apparaît comme sur l'autel entourée de flammes et tenant entre ses bras un enfant meurtri. C'était sa sœur Françoise qui, mariée à un riche négociant, avait commis l'adultère avec un de ses serviteurs, pendant l'absence de son mari. Couverte de honte, elle empoisonna cet homme, et fit périr le fruit de ses entrailles, avant qu'il vînt au monde. Pour comble de malheur, elle n'osa pas avouer ces fautes en confession. Enfin elle rencontra un prêtre inconnu, avoua ses crimes et mourut trois jours après. Elle était décédée depuis longtemps, lorsqu'elle s'adressa à son frère pour obtenir que sa peine fût abrégée. Vincent pria, et au bout de trois jours elle lui apparut couronnée de fleurs, environnée d'Anges et montant au ciel;

18° Entrant dans une maison, il obtient à une femme laide le don de la beauté; à Valence, qui fut bien souvent le théâtre des plus éclatants miracles de notre Saint, il arriva que, passant un jour par une certaine rue saint Vincent entendit sortir d'une maison des voix bruyantes et des cris de rage, accompagnés de parjures, de blasphèmes et d'horribles imprécations. Le Saint, entrant dans cette maison, en vit sortir le chef de famille suffoqué par la colère, et il trouva sa femme qui continuait à le maudire et à vomir d'exécrables blasphèmes. Aussitôt Vincent entreprit de l'apaiser. Il lui demanda pourquoi elle était si furieuse, et pour quelle raison elle proférait des blasphèmes si détestables. La femme répondit en sanglotant : « Mon Père, ce n'est pas seulement aujourd'hui, mais tous les jours et à toutes les heures du jour, que ce malheureux homme, mon mari, vient me persécuter, et il n'en finit jamais de me battre et de me déchirer de ses coups; ce n'est pas une vie, mon Père, c'est une mort continuelle, une damnation de l'âme, et un enfer pire que celui des démons ». « Non, ma fille, ne parlez pas ainsi, répondit le Saint avec une extrême douceur cette colère ne vous avance à rien, sinon qu'à offenser Dieu plus grandement encore, lui qui pour votre amour a souffert sur la croix et sur le calvaire. Mais dites-moi, de grâce, pour quelle raison votre mari vous persécute et vous maltraite de la sorte ? » « C'est que je suis laide », répondit la femme. « Et c'est pour cela, répondit le Saint, qu'il offense Dieu si fort ». Alors, levant sa main droite sur le visage de cette femme, il ajouta : « Allons, ma fille, à présent vous ne serez plus laide mais rappelez-vous de servir Dieu et d'être une sainte ». A l'instant même cette pauvre malheureuse devint la femme la plus belle qui se trouvât alors à Valence. Après cela, l'homme de Dieu l'exhorta avec beaucoup de gravité à servir le Seigneur bien fidèlement et à être sainte, l'assurant qu'à l'avenir son mari n'aurait plus occasion de l'injurier et de la maltraiter à cause de sa laideur. Ensuite il partit, content d'avoir ainsi retiré de cette maison l'occasion d'offenser Dieu aussi grièvement, et d'avoir remédié au sort éternel de cet homme qui maltraitait sa femme avec tant de cruauté. Ce miracle est devenu si célèbre en Espagne, que de nos jours encore, alors qu'on rencontre une femme difforme, on dit en manière de proverbe : « Cette femme aurait bien besoin de la main de saint Vincent ».

19° Chose qui semble incroyable ! un public entier l'a vu au milieu de sa prédication prendre subitement des ailes, s'envoler dans les airs, disparaître pour aller très-loin consoler et encourager une personne malade qui réclamait son assistance, et puis revenir de la même manière après avoir rempli cet acte de charité, pour continuer sa prédication. C'est pourquoi on représente Vincent avec des ailes, comme les anges.

20° Les Anges jouent un autre rôle dans les images de notre Saint. Au moment où son âme très-pure quittait son corps, les fenêtres de la chambre où il expirait s'ouvrirent d'elles-mêmes soudainement, et l'on vit entrer une foule de tout petits oiseaux, pas plus gros que des papillons, très-beaux et plus blancs que la neige ils remplirent non-seulement la chambre, mais toute la maison. Quand le Saint eut rendu le dernier soupir, ces oiseaux merveilleux disparurent, mais ils laissèrent l'endroit embaumé d'un parfum délicieux. Tout le monde fut convaincu que c'étaient des Anges qui s'étaient montrés sous cette forme pour venir chercher le Saint, et conduire son âme en triomphe au paradis;

21° Mais il est un troisième trait dans la vie du Saint qui est la raison principale pour laquelle on lui attribue des ailes. Le Saint, prêchant un jour à Salamanque à plusieurs milliers de personnes, arrêta un moment son discours puis il se mit à dire à la foule étonnée : « Je suis l'Ange annoncé par saint Jean dans l'Apocalypse, cet Ange qui doit prêcher à tous les peuples, à toutes les nations, dans toutes tes langues, et leur dire Craignez Dieu et rendez-lui tout honneur, parce que l'heure du jugement approche ». Saint Vincent, voyant le peuple surpris et paraissant même ne pas vouloir ajouter foi à ses paroles, répéta ces mots : « Je vous le dis encore une fois, je suis l'Ange de l'Apocalypse, et de cette affirmation je veux vous donner une preuve manifeste. Allez à la porte de Saint-Paul, vous y trouverez une morte qu'on conduit à la sépulture amenez-la ici, et vous aurez la preuve de ce que je vous annonce ». Ainsi que l'avait dit le Saint inspiré de l'esprit prophétique, on trouva la morte on la conduisit sur la place, et l'on mit le cercueil de façon à ce que tout le monde pût le voir. Saint Vincent ordonna à cette morte de revenir à la vie. « Qui suis-je? » lui dit-il en lui commandant de parler. La morte se leva aussitôt et dit : « Vous, père Vincent, vous êtes l'Ange de l'Apocalypse, ainsi que vous l'avez annoncé ». Le Saint demanda ensuite à la ressuscitée si elle voulait mourir de nouveau, ou si elle resterait encore volontiers sur la terre. Celle-ci répondit qu'elle désirait vivre encore, et le Saint lui dit : « Vous vivrez encore un bon nombre d'années ». Ce qui arriva effectivement;

22° Un autre prodige non moins extraordinaire que celui de l'apparition des papillons se fit au moment de sa mort, qui peut fournir un motif de plus aux artistes. Jean Liquillic, de Dinan, avait en sa possession plusieurs chandelles qui avaient servi à la messe du Saint, et il les gardait précieusement dans une caisse fermée à clef, en sa propre chambre. Le 2 février 1419 désirant les faire brûler en l'honneur de la Vierge, il va les prendre mais il ne les trouve point. Toutes ses investigations pour savoir ce qu'elles étaient devenues sont vaines. Mais quel n'est pas son étonnement, le 5 avril de la même année, en voyant toutes ces chandelles sur sa caisse, où elles étaient miraculeusement allumées. Il alla chercher sa femme pour contempler cette merveille, mais il n'en comprit pas d'abord la signification. Quand plus tard il sut que ce jour même était celui de la mort de saint Vincent, alors il s'expliqua le prodige ;

23° On pourrait ajouter l'âne. Nous avons déjà dit que, pauvre et humble, le religieux saint Vincent allait dans ses missions et partout à pied, jusqu'à ce qu'enfin, quelques années avant sa mort, ayant une plaie à la jambe, il fut dans la nécessité de se faire transporter. Le pauvre de Jésus-Christ ne voulut choisir d'autre monture qu'un âne chétif, c'est-à-dire l'animal le plus vil et le plus abject. Il en accepta un en aumône il n'avait pas d'argent pour l'acheter; sa pauvreté en outre était si grande, qu'il n'avait même pas de quoi le faire ferrer. Un jour il le conduisit à un maréchal ferrant, le priant par charité de vouloir bien lui ferrer sa bête. Quand l'opération fut terminée, le maréchal, ne pensant nullement avoir travaillé par charité, demanda au religieux le prix de la main-d'œuvre et de ses fournitures. « Je n'ai rien a vous donner, lui dit le Saint, mais Dieu vous récompensera de votre charité ». « Eh Père reprit l'ouvrier, je ne peux travailler uniquement par charité je suis, voyez-vous, chargé de famille. Payez-moi, ajouta-t-il, ou je ne vous rends pas votre âne ». Le bon Saint le pria de nouveau, en l'exhortant à lui faire cette aumône mais le maréchal répondit encore : « Il est certain que je ne peux le faire, et vous n'aurez ni la bête ni les fers que vous ne m'ayez payé ». Alors le Saint, ô prodige inouï! se tournant du côté de la bête, lui dit : « Cet homme ne veut pas donner les fers qu'il vous a mis, parce que je ne peux le payer; allons, rendez-les-lui, et partons ». A ces paroles, l'animal, comme s'il avait compris, secoua ses pieds l'un après l'autre, et jeta miraculeusement les fers que le maréchal lui avait posés. A la vue de ce miracle, l'ouvrier, stupéfait, se précipita aux genoux du Saint, lui demanda pardon de son avarice obstinée, et, ferrant de nouveau l'âne, il lui donna les fers et son travail par charité. Il se contenta de se recommander humblement aux prières du religieux, reconnaissant que si un Saint aussi grand priait pour lui, son intercession lui rapporterait bien plus que tout l'or et tous les trésors du monde ;

24° et la croix. Un jour Vincent se fit introduire dans la synagogue de Salamanque par un Israélite avec lequel il s'était lié d'amitié pour ce motif. Il y entra le crucifix à la main, ce qui mit la confusion et le trouble parmi les assistants. Mais le Saint les tranquillisa en leur disant qu'il était venu pour leur parler d'une affaire importante, et il le pensait bien ainsi, car il ne trouvait point d'affaire plus importante que celle du salut. A ce mot d'affaire importante, les Juifs s'imaginèrent donc que c'était pour leur parler de quelque intérêt public, et ils l'écoutèrent avec une grande attention. Alors, usant de douces et suaves paroles, Vincent commença à leur parler de la sainte foi chrétienne et particulièrement de la Passion et de la mort du Fils de Dieu. Pendant que le Saint prédicateur s'efforçait de persuader aux infidèles les gloires de la croix du Christ Rédempteur du monde, il parut un grand nombre de croix sur les habits de chacun de ceux qui étaient réunis dans cette célèbre synagogue. Mais ce qui est plus prodigieux encore, c'est que les croix qui paraissaient au dehors sur les vêtements des hommes et des femmes pénétraient invisiblement dans leurs cœurs, et, remués par la grâce divine, ils se firent tous chrétiens. La consolation du Saint fut si grande en cette prodigieuse conversion, qu'il voulut les baptiser tous de ses propres mains. Puis il fit consacrer cette synagogue en une église qui fut appelée la Vraie-Croix;

25° Le père Cahier, dans ses Caractéristique, reproduit une très belle figure de saint Vincent Ferrier. Drapé majestueusement dans son ample toge de dominicain, des ailes sont attachées à ses épaules nos lecteurs connaissent maintenant la signification de cet attribut. De la main droite, celui qui s'est qualifié lui-même d'Ange de l'Apocalypse montre le ciel, et sa main gauche tient avec aisance une immense trompette, comme souvenir de ses prédications sur le jugement dernier le même auteur indique les attributs suivants, comme étant plus spécialement caractéristiques du Saint dans l'art populaire le Monogramme du Nom de de Jésus, par allusion à ces paroles qui ouvraient à saint Paul et à tous les missionnaires la carrière de l'apostolat : « Il portera mon nom devant les peuples et les rois », ces mots de l'Apocalypse, tracés sur une banderole : « Craignez le Seigneur, et rendez-lui l'honneur qui lui est dû, parce que l'heure du jugement approche », une chaire, parce qu'on fait remonter à lui, sinon l'établissement, au moins la propagation de l'usage d'invoquer la sainte Vierge, avant le sermon ; un chapeau de cardinal à ses pieds, pour exprimer son refus des dignités ecclésiastiques un drapeau, comme symbole des prédications par lesquelles il enrôlait les pécheurs convertis sous la bannière de Jésus-Christ; l'enfant coupé en morceaux, auquel il rendit la vie une flamme sur le front, comme symbole de l'inspiration (manière peu recommandable) le lis, symbole de la virginité, conservée jusqu'à la mort. D'après le même auteur, saint Vincent Ferrier est le patron des briquetiers, tuiliers, plombiers et couvreurs. Nous n'avons pas découvert le motif de ce patronage. Serait-ce à cause des nombreux morts qu'il ressuscita ? (L'histoire a enregistré quarante résurrections, opérées par saint Vincent, entre autres celle d'un architecte.) Et parce que les hommes de ces diverses professions sont plus particulièrement exposés à des chutes mortelles ?

Terminons par le portrait de saint Vincent. Notre bienheureux Prêcheur était doué de toutes les qualités oratoires capables d'impressionner les multitudes. Un extérieur agréable prévenait d'abord en sa faveur il était de taille moyenne, bien proportionné, dégagé, beau de visage; des cheveux dorés formaient sa couronne ils blanchirent légèrement vers la fin de sa vie son front était large, majestueux, serein; le contour de sa figure était admirablement dessiné ses grands yeux bruns et vifs respiraient l'éclat, non moins que la modestie dans sa jeunesse il avait le teint blanc, coloré d'une rougeur vermeille; ses longues mortifications donnèrent à sa figure une austère pâleur, signe irrécusable de sa pénitence. Sa seule vue, aussitôt qu'il était en chaire, inspirait une merveilleuse componction au cœur de tous, tant la sainteté et les diverses vertus qui l'accompagnent, resplendissaient sur son visage. Sur la fin de sa vie il prêchait avec tant de force et de vigueur, avec tant de vivacité dans le geste, qu'il semblait non pas un vieillard abattu par l'âge et la fatigue, mais un puissant jeune homme échauffé par une impétueuse ardeur et arrivé à peine à sa trentième année. Ce déploiement subit de force pendant sa prédication était comme un miracle quotidien qui ravissait les assistants. Le sermon achevé, il redevenait de nouveau faible, infirme, exténué son visage était pâle, sa marche lente, il avait besoin de s'appuyer sur le bras secourable qui l'avait aidé à monter en chaire; on ne pouvait croire que ce fût le même homme, et on se disait que pendant qu'il prêchait, le Saint-Esprit agissait en lui pour ranimer son corps débile et lui communiquer une miraculeuse énergie.


Reliques et Ecrits de Saint Vincent Ferrier


Son corps fut solennellement déposé dans le choeur de l'église-cathédrale de Vannes, où il a fait un grand nombre de miracles, qui ont porté le pape Calixte III à le mettre au nombre des Saints, le 19 juin de l'année 1455, quoique la bulle de la canonisation n'ait été expédiée que sous le pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre. Tout ce qui lui avait servi, comme son habit, son bâton, le matelas où il avait couché pendant sa maladie et l'eau dont on l'avait lavé après sa mort, qui est toujours demeurée incorruptible, a fait quantité de guérisons miraculeuses. Après qu'il a été canonisé, on a relevé son tombeau, et ses ossements sacrés ont été transférés dans une châsse fermée de trois clefs; quelques vertèbres furent hissées dans le sépulcre, et la mâchoire inférieure fût mise dans un riche reliquaire. Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de perdre le corps de Saint Vincent. Vers le milieu du XVIe siècle, un corps d'Espagnols envoyé par Philippe II ayant protégé efficacement la ville contre les efforts des hérétiques, le chapitre de la cathédrale voulut témoigner au chef, Dom Juan d'Agnilar, sa reconnaissance, et lui offrit un fragment considérable d'un os des cotes. Mais les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier. Heureusement les chanoines furent avertis à temps. Ils cachèrent donc eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint Vincent, et ils le firent avec tant de secret, que cette châsse demeura inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637. A cette époque elle fut découverte par l'évoque de Vannes, Sébastien de Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré pour en renouveler la mémoire tous les ans. La translation solennelle de ces saintes reliques a eu lieu, en effet, le 6 septembre. Jadis la fête se célébrait chaque année le même jour. Mais, depuis le Concordat, elle se célèbre le premier dimanche de septembre. Pendant les troubles révolutionnaires, le peuple de Vannes eut le bonheur de soustraire les reliques de saint Vincent Ferrier aux mains sacrilèges qui profanaient les églises pour s'emparer de leurs dépouilles. Le temps n'a pas diminué la dévot,ion de la Bretagne envers son Apôtre. Chaque année, le premier dimanche du mois de septembre, les reliques insignes de saint Vincent sont portées à travers les rues de Vannes, escortées par les autorités civiles, militaires et judiciaires, et par une foule innombrable; ce sont des prêtres qui ont l'honneur de porter ce gage précieux d'une protection constante. Toutes les maisons sont tendues de blanches draperies. Durant le choléra de 1854, une semblable procession consola le peuple de Vannes et diminua l'intensité du fléau.

Voici le titre des opuscules qu'a laissés saint Vincent Ferrier : « Le Traité des Suppositions Dialectiques ». Il le publia n'étant âgé que de vingt-quatre ans. « Traité de la Vie Spirituelle ». Ouvrage excellent et plusieurs fois traduit; très-utile et propre à consoler dans les tentations contre la foi. Saint Vincent de Paul reconnaissait saint Vincent Ferrier pour son patron spécial. Il étudiait sans cesse sa vie, et sans cesse il avait entre les mains le Traité de la vie spirituelle, afin d'y conformer son cœur et ses actes, et d'y conformer aussi le cœur et les actes des prêtres de son institut. « Traité du nouveau schisme qui a éclaté dans l'Eglise », adressé à Pierre, roi d'Aragon. Ce traité a pour sujet le grand schisme d'Occident qui, à cette époque, désolait l'Eglise. « De la fin du monde et du temps de l'Antéchrist ». Epître écrite à Benoît XIII, résidant à Avignon. « Epitre au Père de Puynois, général de l'Ordre des Frères Précheurs », pour lui donner conaissance de ses travaux apostoliques. « Fragments d'épitres à son Frère Boniface », alors prieur de la Grande-Chartreuse. « Fragment d'Epitre à Jean Gerson, chancelier de l'Université de Paris ». Cette épitre fut écrite pendant la tenue du concile de Constance. « Deux Epîtres à Don Martin, infant d'Avignon », « Epître à Ferdinand 1er, roi d'Aragon ». Tous les ouvrages ci-dessus indiqués sont en latin; excepté les deux lettres à l'infant Don Martin, que nous venons de citer, et qui sont en catalan. « Suffrage pour l'élection de Ferdinand. roi d'Aragon ». « Sentence que neuf hommes choisis portèrent en faveur de l'infant Ferdinand en l'année 1410 ».Tous ces opuscules de saint Vincent furent recueillis par le Père Vincent Justiniano, et publiés en un volume à Valence, en 1591. On attribue encore au même Saint deux autres opuscules; l'un, en latin, a pour titre : « Revue de l'homme intérieur » ; et l'autre, écrit dans sa langue maternelle, traite des cérémonies de la messe.

 

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Texte extrait des « Petits Bollandistes », de Monseigneur Guérin, Volume 4, Paris, 1876