Le Mois de Marie des Madones Nantaises

Abbé Ricordel

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Neuvième jour

Notre Dame de Créé-Lait

 

A l’entrée de la chaussée de la Madeleine, à Nantes, entre les numéros 7 et 9, on aperçoit, au fond d’une ruelle, une vieille maison, portant l‘enseigne de la Boule d’Or. En face de cette maison, sur le terrain qu’occupe actuellement le square de l’Hôtel-Dieu, se voyait naguère un édicule, dégradé par le temps et dont les restes mutilés indiquaient une oeuvre du XVe siècle. On l’appelait le « Pilier de Notre-Dame », ou bien encore, d’un nom plus vulgaire et plus expressif : « Notre-Dame de Crée-Lait ». La chaussée, sorte de pont qui s’allongeait pendant trois à quatre cents pas, sur des arcades de pierre, à travers les prairies basses de la Madeleine, ne commençait alors qu’à l’auberge de la Boule d’Or, et la voie étroite et courte qui, du pont de la Belle-Croix, aboutissait à la chaussée, s’appelait « rue de la Bonne Vierge de Crée-Lait », nom très compréhensible dont la foule ignorante avait fait « rue Bonne-Vierge-Grêlée ».

L’origine de cette humble construction et la dévotion qui y conduisit nos pères, pendant près de quatre siècles, méritent qu’on les signale. Vous avez tous entendu parler de ce Gilles de Raiz, dont l’histoire s’est confondue chez nous avec la légende de Barbe Bleue. C’était un riche et puissant seigneur, ses terres étaient immenses et ses revenus dépassaient un million de notre monnaie ; c’était un brave aussi : il avait combattu vaillamment aux côtés de Jeanne d’Arc et, dès l’âge de 27 ans, il avait conquis, à la pointe de son épée, le bâton de maréchal de France. Mais il avait été gâté par des parents trop faibles, et des passions ardentes que nul, dans son enfance, ne s’était occupé de réprimer, l’avaient emporté vers l’abîme et avaient fait de lui le monstre hideux et lubrique dont le souvenir nous fait horreur. C’est par centaines que l’on compte les enfants qui furent ses victimes, et les mères ne peuvent entendre prononcer son nom sans tressaillir d’effroi.

L’évêque de Nantes, Jean de Malestroit, sans se laisser effrayer par la puissance du monstre et par les liens de parenté qui l’unissaient à deux familles souveraines, dénonça ses forfaits. Le duc Jean V lui donna des juges et, le 25 octobre 1440, Gilles de Laval, baron de Batz et maréchal de France, fut condamné à être brûlé vif. Ce fut un événement public : les pères et les mères jeûnèrent trois jours pour lui obtenir la miséricorde divine et infligèrent, dit-on,la peine du fouet à leurs enfants, afin qu’ils gardassent dans leur mémoire le souvenir du châtiment terrible qui allait frapper ce grand criminel. La sentence fut exécutée sur la prairie de la Madeleine ; les cloches de toutes les églises tintèrent des glas et une procession précéda le coupable jusqu’au lieu du supplice ; le clergé, l’évêque, le duc lui-même étaient là. En considération de son rang et de son repentir, Gilles de Raiz fut d‘abord étranglé et son cadavre, à peine touché par les flammes, fut enseveli dans l‘église des Carmes.

En exécution des dernières volontés du défunt, on érigea, sur le lieu de son supplice, une croix de pierre, la Belle Croix. Dans le soubassement qui la portait, ou,ce qui me parait plus probable, dans une sorte de mur étroit ou de pilier élevé il quelque distance, on creusa trois grottes en style gothique de l‘époque et l’on y plaça l’image des saints préférés du seigneur de Raiz, celle de Notre Dame au milieu, puis, à droite et a gauche, celles de saint Gilles et de Saint Laud.

Avant de mourir, le grand coupable, repentant de ses crimes, avait déclaré « que sa mauvaise éducation était cause de tous ses désordres, que l’oisiveté l’avait perdu, que les mères devaient refuser a leurs enfants des mets trop délicats et, au contraire, les nourrir de bons principes ». Les mères chrétiennes prirent l’habitude de venir au Pilier de Notre Dame prier pour le malheureux qui les avait tant fait pleurer et demander, en même temps, à leur bonne Mère du Ciel, la grâce pour leurs propres enfants de ne pas marcher sur ses traces. Elles faisaient ordinairement ce pèlerinage dans les mois qui suivaient immédiatement leur délivrance, alors qu’elles nourrissaient encore ces chers petits. Naturellement, elles ne se contentaient pas de solliciter pour eux des grâces d’ordre surnaturel, mais elles demandaient aussi des avantages temporels, et particulièrement le lait dont elles avaient besoin pour les nourrir. Bientôt, comme il arrive presque toujours, hélas ! Les préoccupations temporelles l’emportèrent sur les autres et l’on ne demanda plus guère a Notre Dame que la nourriture nécessaire aux petits enfants. De là ce vocable singulièrement expressif, inventé par le peuple : Notre-Dame de Crée-Lait.

Pendant des siècles, un courant de dévotion conduisit les mères au Pilier de Notre-Dame. Malgré l’encombrement de la rue, plus étroite à cet endroit qu’elle ne l’est aujourd’hui et voie unique de communication de la rive gauche avec la ville, on y voyait souvent des mères agenouillées, et parfois même des foules considérables. Marie ne pouvait manquer d’exaucer les prières qu’inspirait cette foi simple et touchante. Le Bureau de ville, qui s’intéressait à tous les souvenirs de la cité, arrêtait, le5janvier 1578, de faire établir un auvent protecteur au-dessus des trois statues pour assurer leur conservation. La Terreur mit fin à ce modeste pèlerinage. Les trois statues furent enlevées et probablement détruites. Toutefois, les niches subsistèrent jusqu’en 1867. A cette époque, le Pilier de Notre-Dame fut renversé pour l’aménagement du square de l’Hôtel-Dieu. En d’autres temps, on ont regardé connue un devoir de dresser, sur cet emplacement consacré par la piété populaire, au milieu de la verdure et des fleurs du jardin, un autre « pilier » et une nouvelle image de Notre-Dame ; le Bureau de ville de l’an de grâce 1578 n’y eût pas manqué ; notre société laïque, pour ne pas dire païenne, n’a plus de ces pieuses délicatesses et la naïve dévotion à Notre-Dame de Crée-Lait a pour toujours disparu. Pour trouver quelques restes du vieux monument, il faut aller au Musée archéologique, où sa partie supérieure a été recueillie et gît mélancoliquement au milieu d’autres débris du passé. Il est vrai pourtant que, sur le pont voisin, se dresse toujours la « Belle-Croix ».

 

La leçon qui se dégage de ce court historique est surtout pour les mères : permettez-moi donc, Mesdames, en terminant, de m’adresser plus spécialement il vous. À l’exemple de vos devancières, demandez la nourriture corporelle pour vos enfants. Elle est nécessaire, et c’est Dieu qui la donne ; c’est Dieu qui féconde le sein des mères et y distille mystérieusement la liqueur précieuse qui fortifie et fait grandir ces êtres chéris : c’est à Dieu donc qu’il faut la demander. Mais si l’on veut être plus sûrement exaucé, il est bon d’employer l’intermédiaire de Notre-Dame. Demandez en même temps la grâce de comprendre et d’aimer ces grands devoirs de la maternité que Dieu impose, mais que le monde rejette ou dédaigne, parce que l’égoïsme les redoute ou simplement parce que la mode les prescrit.

Demandez à Marie de comprendre et de pratiquer les conseils que Gilles de Raiz mourant donnait, de son échafaud, a toutes les mères de tous les temps. Gardez-vous, dans l‘éducation que vous donnez à vos enfants, de la mollesse et de l’oisiveté. Un orateur catholique le disait au siècle dernier : « La mollesse énerve l’âme et en détruit le ressort; tout languit dans l’enfant a qui l’on ne refuse rien. Si vous voulez faire de votre enfant un homme, ne l’amollissez pas par des soins exagérés, sinon le sentiment de l’honneur s’affaiblira dans son âme et son sang s’appauvrira dans ses veines. Inconnu aux hommes, oubliant Dieu, il ne sera rien, ni en cette vie, ni en l’autre. Vous lui aurez appris a manger et non il travailler, a dormir et non à veiller, à céder et non il vaincre, a véiller et non à vivre : votre mollesse aura tout perdu ».

Appliquez-vous surtout à « nourrir vos enfants de bons principes ». Et qu’est-ce donc que nourrir ses enfants de bons principes ? C’est mettre sur leurs lèvres les noms de Dieu, de Jésus et de Marie, et ces premières prières, les prières de l’enfance, qui restent gravées dans la mémoire jusqu’au dernier souffle, et que l’on aime toujours, même quand on n’a plus le courage de les redire ; c’est mettre dans leur intelligence, avec la connaissance des choses de Dieu et de la religion, une foi que les attaques de l'impiété non plus que les séductions du vice ne sauraient ébranler ; c’est mettre sur leur front l’orgueil de cette foi, le sent orgueil permis, celui qui fait que l’on ne rougit pas de son baptême, que l’on ne s’incline pas devant les idoles, que l’on ne s’abaisse pas devant les puissances ; c’est mettre dans leur cœur la volonté qui fait les hommes, les héros et les saints. Voilà, mes Frères, la leçon qui ressort de notre vocable; voilà ce que signifie cette invocation qui, peut-être, vous fait sourire : « Notre-Dame de Crée-Lait, priez pour nous ! »

 

ND de Nantes

 

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