Le Mois de Marie des Madones Nantaises

Abbé Ricordel

Bretagne11

Seizième jour

Notre Dame du Tabernacle

 

La plupart d’entre vous, dans leurs excursions de vacances, ou dans ces rapides voyages que multiplient les trains de plaisir, ont visité la coquette station de Pornic ; et ils n’ont pas oublié la vision enchanteresse dont on jouit, quand, après avoir dépassé le vieux donjon rajeuni de Barbe Bleue, on chemine à petits pas, humant délicieusement l’air salin et les yeux grands ouverts, entre les chalets et la mer. À droite de riantes villas, au milieu de la verdure et des fleurs; a gauche, les ions dorées de la baie de Bourgneut, les bal aux de pèche et les yachts dont le vent gonfle les blanches voiles, et, dans le lointain, Noirmouliers avec son bois de la Chaise et sa tour massive de Saint Philibert. La promenade, dont chaque sinuosité varie les aspects, se prolonge, on atteint la Noë-Veillard, on franchit les Grandes-Vallées, on remonte enfin le coteau ; c’est Sainte Marie. D’un côté, une jeune église surmontée d’un élégant clocher qui domine toute la baie, et que l’on aperçoit, par dessus la Plaine, de la rive droite de la Loire ; de l’autre, au milieu d’une vaste prairie, qui s’étend en amphithéâtre jusqu’au bord de la falaise, une ruine circulaire ; d’un côté le présent, de l’autre le passé. Cette ruine est en effet tout ce qui reste d’une antique abbaye, berceau de la paroisse et même de la ville voisine, Sainte Marie de Pornic. Je me trompe, dans la jeune église, il est un autre reste, lien d’amour qui nuit le présent au passé, la vieille statue de Notre Dame.

En avant de l’autel de la sainte Vierge, près de la balustrade, on remarque une image de Marie qui contraste, par ses formes antiques, avec les sculptures modernes qui l’entourent : c’est le Palladium de Sainte Marie. Voici qui expliquera ce mot païen. Des archéologues font remonter cette statue au XIIIe siècle ; ceux qui en rapprochent davantage l’origine reconnaissent qu’elle date au moins du XVe. Cinq siècles incontestés d’existence, c‘est déjà bien respectable. Aussi les habitants, qui l'ont toujours vue, dans l’ancienne connue dans la nouvelle église, et qui, de père en fils, s’agenouillent devant elle, tiennent-ils à leur madone connue à la prunelle de leurs yeux.

On prétend même que la vénération dont ils l’entourent revêt parfois des formes quasi-superstitieuses ; ils sont persuadés que l’enlèvement de la statue amènerait infailliblement quelque malheur. C’était en 1839, on réparait le choeur, aujourd’hui disparu, de l’ancienne église ; la statue dut être déplacée. Or, pendant les travaux, le 16 juin de la même année, un orage violent, accompagné d’énormes grêlons, vint s’abattre sur la côte de Sainte Marie et détruisit toutes les cultures. Les habitants ne manquèrent pas d’attribuer cette calamité au déplacement de leur « Sainte Vierge ».

L’âge de la statue suffirait à expliquer cet extraordinaire attachement ; mais il y a mieux, pendant des siècles, elle a servi de tabernacle. Elle est taillée dans un bloc de calcaire très dur et représente Notre-Dame debout, portant sur le bras gauche l'Enfant Jésus. Sa tète est recouverte d’un léger capulet ; ses cheveux, réunis en deux grosses tresses, encadrent son visage et glissent sur ses épaules. Par dessus la tunique dont elle est recouverte, est jeté un large manteau que soulèvent les avant-bras et qui retombe de chaque côté. Enfin les deux premiers doigts de la main droite se dirigent vers la poitrine, comme pour y attirer les regards. C’est là, en effet, la particularité la plus curieuse de cette image : au centre de la poitrine se remarque une ouverture circulaire, large de douze centimètres et fermée par une glace sans tain. La poitrine de la Vierge forme une sorte d’armoire ; close en avant par la glace que je viens de mentionner, elle l’était en arrière par une porte haute de trente-deux centimètres et large de quatorze: l’un des gonds y est encore attaché. C’était un tabernacle.

Au moyen âge, la sainte réserve était souvent placée dans un vase, en forme de colombe, suspendu au-dessus de l’autel, et l’on voit encore dans quelques églises, notamment à Dol, d’énormes crosses en bois sculpté et doré, qui lui servaient de supports. Les religieux cisterciens avaient adopté une statue de la sainte Vierge tenant sur le bras gauche l’Enfant-Jésus, et, de la main droite, un pavillon auquel on suspendait le ciboire. L’usage d'une Vierge-Tabernacle, comme à Sainte-Marie, est extrêmement rare, peut-être unique, dans l’histoire du culte eucharistique. Il est pourtant incontestable, et nous avons la preuve qu'il exista dans l’église qui nous occupe, au moins du XVIe au XVIIIe siècle. En effet, un acte de 1554 fonde une lampe ardente qui doit brûler perpétuellement devant l’image de Notre Dame, « servant de sacraire ». Et dans un procès-verbal de 1678, un vieillard de soixante-quatorze ans affirme « avoir toujours vu messieurs les vicaires perpétuels... prendre le Saint Sacrement, dans l’image de la Vierge qui est au des et au-dessus de l’autel, le porter et administrer aux paroissiens ».

 

Les habitants de Sainte Marie n’ont-ils pas raison de vénérer cette antique image de Notre Dame ? Et me blâmerez-vous de recommander aux étrangers qui passent de ne pas l’honorer seulement d’un regard curieux, mais de fléchir le genou devant elle pour prier la Vierge qu’elle représente, et le Dieu qu'elle a jadis porté ?

La Vierge-Tabernacle symbolise l’adorable mystère de l'émotion du Verbe, opéré dans le sein de Marie par la puissance du Saint Esprit ; elle rappelle aussi le sacrement de l’Eucharistie et cette merveille qu’est la communion.

Disons seulement un mot sur la Vierge Mère et l’Eucharistie. Nous devons à Marie la victime du Calvaire, nous lui devons de même le corps eucharistique de Jésus. C’est elle, en effet, dont le sang très pur a formé le corps de l’Homme-Dieu ; c’est elle qui a procuré de la sorte au divin Sauveur le moyen de souffrir et de mourir ; et c’est ainsi, en même temps que par sa compassion, qu’elle a concouru dans une certaine mesure au rachat du monde. Le même corps est aussi dans l’hostie ; celui que nous adorons sur l’autel et que nous recevons a la table sainte, c’est l’enfant de Bethléem, c’est l‘ouvrier de Nazareth, c’est le prêcheur de Galilée, c’est le sacrifié du Calvaire, c’est le Fils de Dieu et c’est le Fils de Marie. N’est-il pas juste d’en conclure que Marie a contribué par là-même a nous donner l’eucharistie ? Quoi d’étonnant après cela que l’Eglise aime tant a rapprocher de l’autel l’image de Marie ! Quoi d’étonnant que nos pères aient imaginé la Vierge-Tabernacle !

Disons notre reconnaissance à cette bonne Mère pour cet immense bienfait. Demandons-lui en même temps de nous inspirer l’amour de l’eucharistie, de la communion. Avez-vous remarqué l’indissoluble union de Marie avec Jésus, a partir de l’instant où Gabriel lui dit de la part de Dieu : « Voici que nous concevrez et vous enfanterez un fils » ? Pendant neuf mois, elle le porte dans son sein ; elle l’accompagne ou plutôt le porte dans ses bras en Egypte ; elle vit avec lui durant les trente ans de la vie cachée, et quand, pour s’occuper des affaires de son Père céleste, Jésus lui échappe pendant trois jours, un cri d’angoisse jaillit de son cœur : « Mon Fils, qu’avez-vous fait ? Votre père adoptif et moi nous vous cherchions tout affligés ». Elle le suit encore pendant la vie publique ; elle s’attache a ses pas jusqu’au Calvaire ; et la tradition nous apprend qu’après l’Ascension, pour se consoler de ne plus le voir et l’entendre, elle communiait chaque jour de la main de saint Jean. Elle avait goûté de Jésus, elle ne pouvait plus se passer de Jésus. Après avoir communié une fois, les chrétiens devraient désirer de le faire tous les jours de leur vie. Hélas ! Combien qui ne s’approchent de la table sainte qu’à de longs intervalles ! Combien qui ne communient plus jamais ! Demandons à Marie d’obtenir pour ceux-ci le goût de la communion, et pour ceux-là l’ardent désir d’une communion plus fréquente.

Enfin demandons à Notre Dame de nous enseigner la manière de communier dignement. Quelles dispositions remplissaient le coeur de Marie a l’arrivée de Jésus ? Recherchons-les, et nous saurons quelles doivent être les nôtres. C’est tout d’abord la foi : je n’en veux pas d’autre preuve que l’exclamation mélancolique d’Elisabeth, dont la pensée allait évidemment de cette jeune fille si magnifiquement récompensée à Zacharie, son époux, si terriblement puni : « Vous êtes bien heureuse d’avoir cru ! » C’est l’humilité : le mot de Marie à Gabriel ne sort-il pas d’un cœur humble : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole » ? La même d’ailleurs n’a-t-elle pas proclamé, dans le Magnificat, que Dieu a regardé l’humilité de sa servante ? C’est la pureté aussi, car elle est sainte, immaculée, pleine de grâce ; et c’est enfin l’amour, l‘amour qui l’a portée, dès l’âge de trois ans, a se donner il Dieu ; l’amour qui l’a déterminée, contrairement a tous les usages de son temps et de son pays, à repousser les amours de la terre pour consacrer à son divin époux la fleur de sa virginité.

Demandez à Notre Dame de vous donner la foi, de vous donner l’humilité, de vous donner la pureté, de vous donner l’amour, et venez sans crainte à la table de communion : Jésus sera ravi de descendre dans vos cœurs et d’en faire ses tabernacles.

 

ND de Nantes

 

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