18 mai 2017

Le Mois de Marie des Madones Nantaises

Le Mois de Marie des Madones Nantaises

Abbé Ricordel

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Dix-neuvième jour

Notre Dame du Mont Carmel

 

D'après certaines traditions, un oratoire aurait été bâti en l'honneur de la sainte Vierge, avant son Assomption, par des disciples du prophète Elie, groupés en une sorte de communauté, sur le Mont Carmel. C‘est pour cela que les Carmes, qui prétendent tirer leur origine de cet ordre antique, ont toujours été regardés comme les premiers et les plus fervents serviteurs de Marie.

Ces religieux s‘établirent à Nantes, en 1318. Thébaut de Rochefort, vicomte de Donges, les avait appelés et les reçut dans son hôtel de Rochefort. Toutefois cette maison, qui devait être donnée plus tard aux religieuses de Sainte Claire par une descendante de Thébaut, Françoise d'Amboise, n‘abrita les Carmes que durant neuf années. En 1327, ils allèrent occuper une autre propriété du vicomte, située « entre la maison de Guillaume Lallier, dans la rue de Verdun, et la rue qui conduit à la porte de l’Echellerie ». C’est là qu’ils s’établirent définitivement, qu’ils bâtirent un couvent, une église, qu’ils fondèrent enfin une confrérie de Notre Dame du Mont Carmel.

Dés le principe, les ducs de Bretagne et les habitants de Nantes se montrèrent favorables à ces religieux et prirent l’habitude d’aller dans leur église invoquer Notre-Dame. Mais ce qui donna surtout l’essor à leur dévotion, ce sont les faits merveilleux, racontés par Albert Le Grand, d’après les archives des Carmes.

C'était le jour de saint Maurice, 22 septembre 1365, Jean le Conquérant, IVe du nom, duc de Bretagne, faisait solennellement son « entrée ducale » dans sa bonne ville de Nantes. Toutes les fenêtres étaient garnies de curieux, les rues étaient noires de monde, la foule était immense, si bien que les archers de la garde de son Altesse avaient bien de la peine a mettre un peu d’ordre et à ouvrir un passage au cortège. Comme le duc pénétrait sur le carrefour des Changes, un déplorable accident vint attrister la fête. Des curieux imprudents, des enfants surtout, avaient envahi la margelle du grand puits qui se trouvait alors au milieu de cette place. Un fort remous se produisit dans la foule, à l’arrivée du prince, et un jeune enfant tomba dans le puits. On se hâta de l’en tirer ; mais un pareil sauvetage demandait du temps. Quand le petit corps réapparut au-dessus de la margelle, ce n’était plus qu’un cadavre. Il faisait « compassion aux assistants », rapporte notre chroniqueur. Mais que dire de la pauvre mère quand on lui remit le corps inanimé de son enfant qui tout à l’heure était plein de vie ? Sa douleur était navrante et tirait les larmes des yeux. La foi du peuple parut alors. « On lui conseilla de vouer son enfant mort à Notre Dame du Mont Carmel, laquelle ne dénie son assistance à personne de ceux qui ont recours à elle en leurs afflictions ». L’église des Carmes n’était qu’à quelques pas, la malheureuse femme y courut, portant dans ses bras le cadavre glacé de son enfant. Sans hésiter, elle posa le corps sur l'autel même de Notre-Dame, puis tombant a genoux, avec ses larmes plus encore qu’avec la voix, elle demanda un miracle a la bonne Mère. Marie pouvait-elle repousser une telle prière ? Sur-le-champ, l‘enfant ressuscita, en présence de la foule qui avait suivi la pauvre mère, et qui était là, haletante.

On devine avec quelle ferveur enthousiaste ce bon peuple remercia Notre-Dame ; on devine aussi le bruit que fit cette merveille. Toute la ville était sur pied, ce fut connue une traînée de poudre. Cependant tous n’avaient pas vu, et, dès ce temps-là, il y avait des incrédules. Le lendemain, des passants, attroupés devant la boutique d’un cordonnier, s’entretenaient avec animation du miracle arrivé la veille. L’artisan prête l’oreille a la conversation, puis, avec cet air tranchant des sceptiques, déclare qu’il n’en croit pas un mot, que c’est un faux bruit que les moines font courir pour se donner du crédit, et il ajoute : « Qu’ils aillent au diable ces moines, avec leur Nostre Dame du Mont Carmel ». À peine avait-il proféré ce blasphème que, par un mouvement inconscient, il enfonça son alène dans la paume de sa main. L’instrument s’y fixa si solidement que personne ne put l’arracher, « quelque effort que l’on y fist. Le duc y envoya ses médecins et chirurgiens qui ayant visité le patient, et tasché en vain de le soulager, rapportérenl qu'il y avait du surnaturel, et que c‘était une juste punition de son blasphéme ». Le malheureux demeura vingt-quatre heures dans cet état, avec des douleurs atroces. Enfin il rentra en lui-même, reconnut l‘énormité de sa faute, et demanda qu’on le conduisit à Notre Dame des Carmes. Arrivé devant l’image de la Vierge, il se prosterna dévotement « et versant un torrent de larmes, confessa publiquement sa faute, demanda pardon à la sainte Vierge et la supplia de luy obtenir la santé. Il n’eut pas plus-tôt fait cette petite satisfaction que l’aléne lui tomba de la main sur le marchepié de l’autel, et la playe fut incontinent guérie, dont il rendit grâces à Dieu et a sa très saincte Mère ».

A la suite de ces faits merveilleux, la confiance des Nantais en Notre Dame des Carmes ne pouvait manquer de s’accroître. Celle des ducs s’en accrut aussi. Tous les princes de la maison de Montfort devaient en donner des preuves, mais c’est Jean V qui brille au premier rang.

J’ai dit la trahison des Penthièvre et l’emprisonnement du duc dans la forteresse de Châteauceaux. Un jour que la mère des traîtres, la vindicative Marguerite de Clisson, lui avait adressé les plus terribles menaces, elle termina par ces paroles sinistres : « La mort, le cachot, la torture, tout se prend en patience, avec bon courage ! » Le duc, qui n'était pas très brave, se prit a trembler. Mais il était « grand serviteur de la Mère de Dieu, laquelle lui avait, en plusieurs occasions, fait ressentir les bénignes influences de. sa faveur » ; il se souvint de Notre Dame des Carmes et fit vœu, si par son intercession il était délivré de cette captivité et de ce péril de mort, de lui donner son poids d’or et d’argent. À peine rentré à Nantes, Jean V, reconnaissant, se rendit aux Carmes. « Il fit célébrer la messe sur l’autel de Notre-Dame, à laquelle il communia, puis, en présence des prélats, barons, princes, seigneurs et autres de sa cour, des religieux Carmes et de tout le peuple, il se fit armer de son harnois de guerre, le heaume en tête, timbré des couronne et trophées de Bretagne, et ainsi tout armé entra dans l'une des balances et y fit encore mettre le harnois et caparaçonnement de son cheval d'armes, et charger l’autre bacin des balances d'or et d’argent, tant en monnaye, lingots, que vaisselle, jusqu’à ce que le poids l’enlevast, et de plus fit donner a chaque religieux cinq florins d'or ». Le duc, ainsi armé, pesait 380 mares. Tout son trésor y passa, avec une grande partie de sa vaisselle, et il lui fallut mettre en gage les joyaux de la couronne. « De cet or et argent, on fit faire une image de Notre Dame devant laquelle était l’effigie de ce Prince à grandeur d'homme, à genoux, les mains jointes, et d'autre costé estait représenté, en argent, le château de Champtoceaux avec ses tours, portaux, etc.. ., et furent posez devant l’autel de N.-Dame ».

Hélas ! Ce précieux monument n'eut qu'une durée éphémère: le successeur de Jean V, se trouvant court d’argent, le fit porter à la monnaie, en donnant toutefois des dédommagements aux Révérends Pères. Ceux-ci durent se contenter de mettre à sa place une reproduction en bois, qui se voyait encore au XVIIe siècle, en avant du premier pilier de leur église.

La dévotion de nos ducs envers N. D. des Carmes ne diminua point cependant ; la plupart d’entre eux tirent des fondations dans son église, et le dernier, François il, y fut inhumé avec ses deux femmes, Marguerite de Bretagne et Marguerite de Foix. La reine Anne, sa fille, lui fit sculpter, par Michel Columb, le magnifique mausolée que nous admirons encore, dans la Cathédrale, sous le nom de Tombeau des Carmes.

Les Carmes étaient fiers de la protection des ducs, et l’on voyait dans leur sceau, avec la Vierge-Mère devant laquelle se tenait un religieux a genoux, l‘écu et les hermines de Bretagne. Ils étaient fiers aussi de la bienveillance du Bureau de ville et de l'amour du peuple. A chaque fois que leur couvent ou leur église avaient besoin de réparations. le Bureau leur accordait de larges subventions, et dans les joies, comme dans les calamités publiques, le peuple se pressait aux pieds de N. D. des Carmes. C’est ainsi que, lors du siège de Nantes par les Français, en 1487, il s'y rendit en pèlerinage ; c’est ainsi que, pour remercier Notre-Dame de la naissance du Dauphin, qui devait être Louis XIV, la procession générale se dirigea vers l‘église des Carmes.

Hélas ! De cet établissement, si riche en souvenirs, plus rien ne subsiste aujourd’hui, plus rien, que ces souvenirs eux-mêmes ! Et combien sont-ils, dans la foule qui passe, à les connaître ? En 1802, l’église fut transformée en théâtre, puis bientôt démolie ; et cela vaut mieux. La rue des Bons Français traverse l’enclos, et le chercheur qui la parcourt, ainsi que les rues des Carmes et du Moulin, promène en vain ses regards à droite et à gauche: les ruines elles-mêmes ont péri.


La dévotion à Notre Dame du Mont Carmel n'a pas péri cependant chez nous. Vous savez comment elle se manifeste, par l'entrée dans sa confrérie, par la réception du Scapulaire qui lui est consacré. Donné par la Vierge elle-même à un religieux Carme, dés le XIIIe siècle, enrichi par les Souverains Pontifes de précieuses indulgences, aimé des fidèles qui ont maintes fois entendu raconter la protection exercée par Marie sur ceux qui sont exacts à le porter, le scapulaire du Mont Carmel est répandu dans toutes nos paroisses. Nos curés ou nos missionnaires l’imposent d’ordinaire aux enfants, le lendemain de leur première communion ; et beaucoup se font un devoir de porter, pendant toute leur vie, ce gage des faveurs de Marie. J’aime à croire que vous êtes de ceux-là ; j’aime à croire que vous répétez souvent, que vous répéterez plus souvent encore la prière que la pauvre mère des Changes et le peuple nantais disaient aux jours lointains du XIVe siècle : « Notre Dame du Mont Carmel, priez pour nous ».

 

ND de Nantes

 

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