08 avril 2020

La Semaine Sainte avec Darwin Ramos

La Semaine Sainte avec Darwin Ramos

 

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Jeudi Saint

Le Mont des Oliviers

 

Evangile selon Saint Matthieu (26, 37-46)

 

Il emmena Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors : « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. » Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » De nouveau, il s’éloigna et pria, pour la deuxième fois ; il disait : « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » Revenu près des disciples, de nouveau il les trouva endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil. Les laissant, de nouveau il s’éloigna et pria pour la troisième fois, en répétant les mêmes paroles. Alors il revient vers les disciples et leur dit : « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

 

Jeudi 20 septembre 2012

 

Je suis en route vers l’hôpital après avoir passé la matinée à donner le catéchisme dans l’une des écoles que nous avons construites au coeur de plusieurs bidonvilles. J’ai hâte de retrouver mon petit protégé et de savoir s’il a déjà terminé de visionner tous les dessins animés que je lui ai laissé hier pour égayer un peu l’atmosphère pesante de sa chambre.

Mais au lieu du sourire espéré, c’est un visage apeuré que je trouve en entrant dans la petite officine. Darwin semble terrorisé. Ses yeux d’ordinaire si pétillants expriment cette fois une anxiété inhabituelle pour son caractère toujours si jovial et apaisé.

La peur se lit dans un regard. J’en ai déjà fait l’expérience plusieurs fois notamment lorsqu’un jeune voleur faillit se faire tuer sous mes yeux par le gardien d’une compagnie pétrolière qui avait surpris son larcin et l’avait mis en joue. Le justicier improvisé avait tiré par deux fois en manquant sa cible, et j’avais alors croisé le regard terrifié de ce condamné à mort en sursis que la peur avait subitement envahi.

Darwin m’inquiète car je ne l’ai jamais vu ainsi, même dans les moments les plus difficiles et les crises qu’il a dû traverser du fait de l’évolution de sa maladie.

Il est toujours le premier à nous rassurer sur son état, à dédramatiser la situation et à relativiser sa souffrance pourtant bien réelle.

Cette fois il ne peut pas. Il est tourmenté et son regard balaie la pièce. Il me dévisage de manière troublante, puis fixe un instant le plafond avec angoisse avant de me regarder à nouveau avec des yeux suppliants. Il serre dans ses mains, avec le peu de force qui lui reste, la statuette de la Vierge Marie offerte la veille par la religieuse Dominicaine puis se tourne à nouveau vers moi et semble vouloir quelque chose. Je m’approche et m’assois près de lui en lui prenant la main.

- Que se passe-t-il Darwin ? As-tu un problème ? As-tu besoin de quelque chose ?

Impossible pour lui de prononcer un mot avec la canule enfoncée dans sa bouche, mais nous pouvons lire sur ses lèvres et deviner tant bien que mal ce qu’il veut nous dire.

- Il faut prier, dit-il, avec un air implorant.

- Entendu Darwin, mais pourquoi ressens-tu le besoin de prier ?

- Parce que je me bats.

- Tu te bats contre ta maladie ?

Le jeune garçon fait une courte pause et pose longuement son regard sur moi, comme s’il voulait s’assurer que je l’écoute bien.

- Je me bats contre le démon.

Je suis abasourdi par sa réponse mais l’expression de son visage ne fait aucun doute. Darwin vit assurément un combat spirituel d’une terrible intensité, combat au grand jour qu’il partage avec les plus grands saints de toute l’hagiographie. Le démon ne se donne plus la peine de se cacher en face d’une âme aussi pure. Sa plus grande ruse, qui consiste à faire croire qu’il n’existe pas, n’a pas de prise sur un enfant aussi héroïque. Il ne lui reste plus qu’une bataille à mener, celle de la désespérance. Ne plus croire à l’amitié de Celui qui a été son compagnon tout au long de son pèlerinage sur terre. Se croire abandonné par ce Dieu et l’abandonner à son tour.

Darwin voit probablement se jouer devant lui, devant cette petite pièce de quelques mètres carrés, le combat des anges. Il revit d’une certaine manière, l’agonie du Jardin des Oliviers s’unissant de manière impressionnante à l’angoisse du Christ lui-même.

La réponse qu’il donne à la tentation de désespérer est sans appel. C’est d’ailleurs le commandement que Jésus donne à ses disciples, endormis quelques mètres plus loin, alors que Judas s’apprête à le livrer.

- Il faut prier, répète-t-il fermement.

Réalisant la gravité du moment, je lui propose d’aller chercher ce qu’il faut pour lui administrer les derniers sacrements. Mais tout semble se jouer à l’instant.

- Il faut prier maintenant.

L’expression du visage est alarmante. Il a besoin de renfort spirituel tout de suite. Je demande tout de même à Maxime, un jeune volontaire français venu m’accompagner dans les bidonvilles, de filer au foyer me chercher ma petite sacoche et je propose à Darwin d’implorer l’aide de la Vierge Marie en méditant ensemble les mystères du Rosaire. Il acquiesce immédiatement.

Je sors mon chapelet, embrasse la Croix et l’approche des lèvres de Darwin. Puis je mets sa main dans la mienne et place la première petite perle de bois entre son pouce et son l’index. Je commence alors à prier la longue série des « Notre Père » et des « Je Vous salue Marie » à haute voix, tandis qu’il accompagne les invocations en silence du bout de ses lèvres asséchées par le tube.

Par moments, il semble perdre le fil de notre litanie et fixe avec anxiété le plafond, puis reprend le cours de la prière en serrant avec force ma main dans la sienne. Je fais glisser le chapelet grain après grain entre ses doigts en ayant du mal à contenir mon émotion. Jamais je n’ai prié Notre Dame avec une telle certitude qu’Elle se tient là, à nos côtés, attentive à l’espérance que contient chacun de ces mots répétés inlassablement.

Maxime réapparaît avec ma précieuse sacoche et je me prépare à administrer les derniers Sacrements. Darwin me dévisage avec conviction et fixe à nouveau le plafond en fronçant les sourcils. Son regard est désormais empreint de détermination, malgré l’angoisse. Le combat est intense, mais il sait qu’il est déjà gagné.

En lisant les prières qui accompagnent les mourants, je réalise à quel point la réponse du Christ au mystère scandaleux du mal est avant tout une réponse d’amour. Le poète Paul Claudel dit que le Christ est venu emplir ce scandale de sa présence et ses mots prennent une intensité particulière appliqués au petit corps sans force de Darwin.

Dieu pourrait arrêter immédiatement ce combat et libérer notre garçon. Il a ce pouvoir mais cela réduirait l’action divine à une démonstration de puissance. Il est tout-puissant, certes, mais sa puissance est d’abord et avant tout une puissance d’amour à laquelle il veut nous associer. Le mystère demeure mystérieux et le scandale scandaleux, toutefois nous savons à quel point l’amour sur cette terre est intimement uni à la souffrance. Darwin est un nouveau « témoin » (dont l’étymologie est similaire au mot martyr), à la suite d’une foule innombrable de saints.

L’extrême-onction s’achève bientôt. Il ne me reste plus qu’à lui donner une dernière bénédiction mais l’émotion m’envahit tout à coup et je n’arrive pas à retenir mes larmes. J’essaie sans succès de les cacher mais Darwin tourne immédiatement son regard vers moi en entendant les sanglots dans ma voix. Il me regarde longuement sans rien dire, avec cet air anxieux qui ne le quitte pas. Il est au coeur du combat. Il ne faut pas flancher.

En refermant mon petit rituel, je me souviens à quel point Darwin préférait parler de sa « mission » plutôt que de se lamenter sur l’évolution inexorable de sa maladie. D’aucuns pourraient se demander légitimement la signification d’une vie comme celle de ce jeune myopathe, coincé toutes ces années dans son fauteuil roulant sans pouvoir prétendre à un avenir quelconque aux yeux du monde. Sa valeur apparaît pourtant indiscutable devant ce petit corps affaibli qui mène le combat des Grands. Inexplicable, mais manifeste. L’âme de Darwin est tellement épurée de tout ce qui nous aveugle qu’elle n’est réduite qu’à sa simple vocation : aimer. Aimer jusqu’au bout. Il l’avait d’ailleurs compris lui-même il y a quelques années en me disant qu’il devait tenir jusqu’au bout, à l’image du Christ.

Darwin n’est pas apaisé. Il continue de fixer de temps en temps le plafond avec une angoisse qui se lit encore sur son visage. Mais elle doit parfois laisser place à la détermination de son regard. Le combat n’est pas fini, il est pourtant gagné et le piège s’est retourné contre l’ennemi. Le démon lance un dernier assaut contre une forteresse imprenable. Imprenable parce que faible et fragile.

Assaut désespéré...

 

Extrait de « Plus fort que les ténèbres », Père Matthieu Dauchez, Editions Artège, 2015.

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Le Serviteur de Dieu Darwin Ramos

Le petit Philippin maître de joie

 

Darwin Ramos naît le 17 décembre 1994 dans une famille très pauvre de Manille (Philippines). Il est contraint de mendier dans la rue pour subvenir aux besoins de sa famille, malgré une maladie qui atrophie ses muscles et qui l’empêche rapidement de se tenir debout.

En 2006, il est accueilli par l’association ANAK-Tnk qui œuvre pour les enfants de la rue. Il est baptisé le 23 décembre, puis reçoit la Première Communion et la Confirmation un an plus tard. Darwin fait preuve d’une foi simple mais profonde, ancrée dans la prière et l’action de grâce. Il vit sa maladie dans une réelle union avec le Christ en Croix et dans une grande espérance. Il rayonne de joie et réconforte les enfants de ANAK-Tnk.

Le 16 septembre 2012, sa maladie s’aggrave. Il vit alors une véritable Semaine Sainte : le jeudi, un combat spirituel, le vendredi, il écrit dans une grande paix : « Un immense merci. Je suis très heureux ». Après un samedi silencieux, il meurt le dimanche 23 septembre 2012. Sa cause de béatification a été ouverte.

 

Prière pour la béatification du Serviteur de Dieu Darwin Ramos

 

Ô Dieu de toute Joie, Père, Fils et Saint Esprit, Tu ne laisses jamais seuls ceux qui sont dans l’épreuve. Nous Te rendons grâce de nous avoir donné, en Darwin Ramos, enfant de la rue, un modèle lumineux de vie chrétienne. Dans sa brève existence, Tu lui as donné la grâce d’une foi simple et inébranlable, d’une espérance joyeuse dans la maladie, d’une charité constante pour le prochain. Nous Te demandons la glorification sur terre de ton serviteur Darwin, afin que les jeunes et les malades puissent trouver en lui un maître de Joie. Par son intercession, exauce notre prière (la formuler ici…). Nous Te le demandons par Jésus, le Christ, notre Seigneur. Amen. Notre Père/Je vous salue Marie/Gloire au Père.

 

Imprimatur : Mgr. Honesto F. Ongtioco, évêque de Cubao (22 novembre 2018).

 

Pour plus d’infos, relations de grâces

https://darwin-ramos.org

 Facebook : @DarwinRamosAssociation