La Semaine Sainte avec Darwin Ramos

 

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Vendredi Saint

Le côté transpercé

 

Evangile selon Saint Jean (19, 25-37)

 

Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif. » Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit. Comme c’était le jour de la Préparation (c’est-à-dire le vendredi), il ne fallait pas laisser les corps en croix durant le sabbat, d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque. Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps après leur avoir brisé les jambes. Les soldats allèrent donc briser les jambes du premier, puis de l’autre homme crucifié avec Jésus. Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez. Cela, en effet, arriva pour que s’accomplisse l’Écriture : Aucun de ses os ne sera brisé. Un autre passage de l’Écriture dit encore : Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé.

 

Vendredi 21 septembre 2012

 

Le souvenir terrible du combat spirituel de Darwin me hante. Je revois ses yeux épouvantés et cette angoisse qui imprégnait chaque trait de son visage. Je m’empresse donc de retourner à l’hôpital pour le retrouver, non sans une certaine appréhension, pour être à nouveau à ses côtés dans cette résistance d’un autre ordre.

Quelle n’est pas ma surprise, en entrant dans la petite chambre, de trouver Darwin souriant, le regard à nouveau pétillant mais surtout serein. Il est calme et semble être habité d’une grande paix intérieure. Conscient de l’inquiétude dans laquelle je demeure après l’expérience de la veille. Darwin me demande d’approcher et sans me quitter du regard, serre ma main entre son pouce et son index avec une affection indescriptible. Il se tourne ensuite vers le jeune infirmier qui est de garde à ses côtés pour pomper l’infernale poire de respiration et lui fait signe délicatement de le mettre en position assise sur son lit.

Bien calé sur deux gros oreillers, le jambes repliées devant lui, il pose à nouveau son regard sur moi en souriant, malgré la canule qui continue de le gêner puis me fait comprendre qu’il veut écrire quelque chose. L’infirmier me passe le grand cahier bleu qui lui sert à noter heure par heure tous les faits, même anodins, qui concernent le jeune patient. Je l’ouvre à l’envers pour que Darwin puisse écrire sur la dernière page. Je sors ensuite un stylo de ma poche et le cale dans sa main sans force, puis je maintiens son poignet pour qu’il puisse le garder à hauteur du cahier et écrire sans trop de difficulté.

Maladroitement et s’y reprenant même à deux fois, il écrit laborieusement quelques mots à gauche de la page et me demande de les lire. « Maraming salamat po. Un immense merci ». Comme à son habitude, Darwin prend le temps de remercier. Mais cette fois-ci ses mots prennent une solennité toute différente comme un testament. Je respire de manière appuyée avec un sourire gêné pour lui faire comprendre que je me sens infiniment plus redevable de lui.

Il appuie sur ma main pour écrire à nouveau et griffonne d’autres mots à droite de la page. « Masayang masaya ako » « Je suis très heureux ». Darwin laisse aussitôt tomber le stylo pour libérer son index et pointe alors son doigt sur cette petite phrase comme s’il voulait s’assurer que je la prenne bien au sérieux. Puis il me regarde et m’offre son plus beau sourire.

Je reste muet, les yeux rougis par les larmes qui commencent à monter et que j’essuie vite du revers de la main.

Je ne m’attendais pas à ces mots tout simples et pourtant si profonds que je lis et relis. Darwin n’a plus rien pour être heureux au sens où le monde l’entend, ni matériellement, ni affectivement. Son corps le fait souffrir et l’espoir d’un rétablissement s’estompe. Il devrait normalement tomber dans un désespoir sans fin, mais exprime surnaturellement sa joie.

Je ne doute pas d’ailleurs un instant de l’authenticité de cette joie qui nous fait plonger dans un mystère impressionnant où la dimension sensible n’a plus sa place. Darwin partage la joie des plus grands saints, celle qui se situe à un niveau que seule l’âme peut atteindre. C’est la joie d’une Mère Teresa, malgré les ténèbres qu’elle a traversées toute sa vie comme le révèle son précieux journal. C’est la joie d’un Saint François d’Assise, détaché de tout ce que le monde chérit.

Mais c’est surtout la joie du Christ en croix qui peut murmurer dans un dernier souffle : « Tout est accompli ».

Darwin me donne la clé pour comprendre l’allégresse inextinguible des enfants des rues de Manille. Il m’aide à percer le mystère de ces sourires immuables des petits chiffonniers de la décharge, ce rayonnement des plus pauvres qui interpelle tout ceux qui se mettent à leur service. Le jeune garçon myopathe s’est tellement uni au Christ jusque dans sa souffrance, qu’il partage aussi sa joie dont le Charpentier de Nazareth est la source. La dimension proprement sensible est reléguée à un plan inférieur car elle ne procure qu’un bien-être éphémère. La vraie joie quant à elle élève l’âme au niveau le plus haut, celui d’une union des coeurs. Darwin a accepté une telle intimité avec son Ami qu’il goûte déjà de ce bonheur promis.

Je regarde avec gravité mon petit bonhomme ratatiné sur son lit d’hôpital et je comprends l’incomparable noblesse de son âme. En regardant ce petit corps qui ne ressemble plus à rien, les mots de l’apôtre Saint Paul prennent un sens étincelant : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co, 12, 10). Je me sens tellement petit devant cet être héroïque et pourtant sans force. Toutes les contrariétés de mon quotidien m’apparaissent insignifiantes, presque misérables.

 

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Maître de joie.

 

Prenant conscience du privilège immérité d’être en présence d’un tel « bienheureux », je reste à ses côtés sans trop savoir quoi lui dire. D’ailleurs il ne répond plus à mes questions que par un sourire tendre, comme s’il avait dit les seuls mots qui en valaient la peine : « Je suis très heureux ». Il ferme les yeux et s’endort.

Je m’approche du jeune infirmier épuisé par sa nuit de veille et lui prends la poire de respiration pour qu’il puisse aller se dégourdir les jambes. Je me cale sur le rythme régulier de la respiration du jeune patient tout en contemplant son visage endormi et apaisé. Je me remémore alors tous les moments passés à la Fondation et je réalise qu’il gardait toujours son grand sourire, dans les temps de bonheur comme dans les épreuves.

Soudain Darwin se réveille en sursaut et me regarde en secouant le tube de sa bouche. Perdu dans mes souvenirs, je me suis arrêté de pomper, il n’a donc plus d’air ! Je m’excuse platement en rougissant d’avoir été si distrait mais lui pouffe de rire de me voir si gêné. Il me regarde en souriant et ferme à nouveau les yeux.

Nous sommes vendredi. Le Christ est mort en croix. Il a donné sa vie jusqu’au bout pour le salut du monde et la plaie de son coeur transpercé laisse couleur une source de joie qu’aucun péché, aucune maladie, ni aucun malheur ne pourront tarir.

 

Extrait de « Plus fort que les ténèbres », Père Matthieu Dauchez, Editions Artège, 2015.

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Le Serviteur de Dieu Darwin Ramos

Le petit Philippin maître de joie

 

Darwin Ramos naît le 17 décembre 1994 dans une famille très pauvre de Manille (Philippines). Il est contraint de mendier dans la rue pour subvenir aux besoins de sa famille, malgré une maladie qui atrophie ses muscles et qui l’empêche rapidement de se tenir debout.

En 2006, il est accueilli par l’association ANAK-Tnk qui œuvre pour les enfants de la rue. Il est baptisé le 23 décembre, puis reçoit la Première Communion et la Confirmation un an plus tard. Darwin fait preuve d’une foi simple mais profonde, ancrée dans la prière et l’action de grâce. Il vit sa maladie dans une réelle union avec le Christ en Croix et dans une grande espérance. Il rayonne de joie et réconforte les enfants de ANAK-Tnk.

Le 16 septembre 2012, sa maladie s’aggrave. Il vit alors une véritable Semaine Sainte : le jeudi, un combat spirituel, le vendredi, il écrit dans une grande paix : « Un immense merci. Je suis très heureux ». Après un samedi silencieux, il meurt le dimanche 23 septembre 2012. Sa cause de béatification est ouverte.

 

Prière pour la béatification du Serviteur de Dieu Darwin Ramos

 

Ô Dieu de toute Joie, Père, Fils et Saint Esprit, Tu ne laisses jamais seuls ceux qui sont dans l’épreuve. Nous Te rendons grâce de nous avoir donné, en Darwin Ramos, enfant de la rue, un modèle lumineux de vie chrétienne. Dans sa brève existence, Tu lui as donné la grâce d’une foi simple et inébranlable, d’une espérance joyeuse dans la maladie, d’une charité constante pour le prochain. Nous Te demandons la glorifi cation sur terre de ton serviteur Darwin, afi n que les jeunes et les malades puissent trouver en lui un maître de Joie. Par son intercession, exauce notre prière (la formuler ici…). Nous Te le demandons par Jésus, le Christ, notre Seigneur. Amen. Notre Père/Je vous salue Marie/Gloire au Père.

 

Imprimatur : Mgr. Honesto F. Ongtioco,

évêque de Cubao (22 novembre 2018).

 

Pour plus d’infos, relations de grâces

https://darwin-ramos.org

 Facebook : @DarwinRamosAssociation