
La Passion corporelle
de Jésus
S'il est une légende
ancrée dans les esprits, c'est celle de la dureté de cœur des
chirurgiens : l'entraînement, n'est-ce pas, émousse les sensations
et cette accoutumance, étayée par la nécessité d'un mal pour un
bien, nous constitue dans un état de sereine insensibilité. Ceci
est faux. Si nous nous raidissons contre l'émotion, qui ne doit ni
paraître, ni, même extérieure, entraver l'acte chirurgical, comme
le boxeur, d'instinct, contracte l'épigastre où il attend un coup
de poing, la pitié en nous reste toujours vivante et s'affine même
avec l'âge. Quand on s'est penché pendant des années sur la
souffrance d'autrui, quand on y a goûté soi-même on est certes
plus près de la compassion que de l'indifférence, parce que l'on
connaît mieux la douleur, parce qu'on en sait mieux les causes et
les effets. Aussi, lorsqu'un chirurgien a médité sur les
souffrances de la Passion, quand il en a décomposé les temps et les
circonstances physiologiques, quand il s'est appliqué à
reconstituer méthodiquement toutes les étapes de ce martyre d'une
nuit et d'un jour, il peut, mieux que le prédicateur le plus
éloquent, mieux que le plus saint des ascètes (à part ceux qui en
ont eu la directe vision, et ils en sont anéantis), compatir aux
souffrances du Christ. Je vous assure que c'est abominable ; j'en
suis venu pour ma part à ne plus oser y penser. C'est lâcheté sans
aucun doute, mais j'estime qu'il faut avoir une vertu héroïque ou
ne pas comprendre, qu'on doit être un saint ou un inconscient, pour
faire un Chemin de Croix. Moi, je ne peux plus. Et c'est pourtant ce
Chemin de Croix qu'on me demande d'écrire; c'est ce que je ne veux
pas refuser, parce que je suis sûr qu'il doit faire du bien. O
bone et dulcissime Jesu, venez à mon aide. Vous qui les avez
supportées, faites que je sache bien expliquer vos souffrances.
Peut-être, en m'efforçant de rester objectif, en opposant à
l'émotion mon « insensibilité » chirurgicale, peut-être
pourrai-je arriver au bout. Lector amice, sub aliena potestate
constitutus sum; si non possis portare modo, habe me excusatum. Si je
sanglote avant la fin, hé bien, mon pauvre ami, fais comme moi sans
honte; c'est simplement que tu auras compris. Suis-moi donc: nous
avons pour guides les Livres sacrés et le Saint Linceul, dont
l'étude scientifique m'a démontré l'authenticité.
La Passion, au vrai,
commence à la Nativité, puisque Jésus dans Son omniscience divine,
a toujours su, vu et voulu les souffrances qui attendaient Son
humanité. Le premier sang versé pour nous le fut à la
Circoncision, huit jours après Noël. On peut déjà imaginer ce que
doit être pour un homme la prévision exacte de son martyre. En
fait, c'est à Gethsémani que va commencer l'holocauste Jésus,
ayant fait manger aux Siens Sa chair et boire Son sang, les entraîne
à la nuit dans ce clos d'oliviers, dont ils ont l'habitude. Il les
laisse camper près de l'entrée, emmène un peu plus loin Ses trois
intimes et s'en écarte à un jet de pierre, pour se préparer en
priant. Il sait que son heure est venue. Lui-même a envoyé le
traître de Karioth: quod facis, fac citius. Il a hâte d'en finir et
Il le veut. Mais comme Il a revêtu, en s'incarnant, cette forme
d'esclave qu'est notre humanité, celle-ci se révolte et c'est toute
la tragédie d'une lutte entre Sa Volonté et la nature. « Coepit
pavere et taedere ». Cette coupe qu'il lui faut boire, elle contient
deux amertumes: Tout d'abord les péchés des hommes, qu'Il doit
assumer, Lui le Juste, pour racheter Ses frères et c'est sans doute
le plus dur; une épreuve que nous ne pouvons pas imaginer, parce que
les plus saints d'entre nous sont ceux qui le plus vivement sentent
leur indignité et leur infamie. Peut-être comprenons nous mieux la
prévision, la pré dégustation des tortures physiques, qu'Il subit
déjà en pensée ; pourtant nous n'avons expérimenté que le
frisson rétrospectif des souffrances passées. C'est quelque chose
d'indicible. « Pater, si vis, transfer calicem istum a me;
verumtamen non mea voluntas sed tua fiat ». C'est bien Son Humanité
qui parle... et qui se soumet, car Sa Divinité sait ce qu'Elle veut
de toute éternité ; l'Homme est dans une impasse. Ses trois fidèles
sont endormis, « prae tristitia », dit saint Luc. Pauvres hommes!
La lutte est
épouvantable; un ange vient Le réconforter, mais en même temps,
semble-t-il, recevoir son acceptation. « Et factus in agonia,
prolixius orabat. Et factus est sudor ejus sicut guttae sanguinis
decurrentis in terram ». C'est la sueur de sang, que certains
exégètes rationalistes, subodorant quelque miracle, ont traitée de
symbolique. Il est curieux de constater que de bêtises ces
matérialistes modernes peuvent dire en matière scientifique.
Remarquons que le seul évangéliste qui rapporte le fait est un
médecin. Et notre vénéré confrère Luc, medicus carissimus, le
fait avec la précision, la concision d'un bon clinicien.
L'hémathidrose est un phénomène très rare mais bien décrit. Elle
se produit, comme l'écrit le Docteur Bec, "dans des conditions
tout à fait spéciales : une grande débilité physique, accompagnée
d'un ébranlement moral, suite d'une émotion profonde, d'une grande
peur" (et cœpitpavere et taedere). La frayeur, l'épouvante
sont ici au maximum et l'ébranlement moral. C'est ce que Luc exprime
par « agonia », qui en grec, signifie lutte et anxiété. « Et Sa
sueur devint comme des gouttes de sang roulant jusque par terre. »
A quoi bon expliquer le
phénomène ? Une vasodilatation intense des capillaires
sous-cutanés, qui se rompent au contact des culs de sacs de millions
de glandes sudoripares. Le sang se mêle à la sueur ; et c'est ce
mélange qui perle et se rassemble et coule sur tout le corps, en
quantité suffisante pour tomber sur le sol. Notez que cette
hémorragie microscopique se produit dans toute la peau, qui est déjà
ainsi lésée dans son ensemble, en quelque sorte endolorie,
attendrie, pour tous les coups futurs. Mais passons. Voici Judas et
les valets du temple, armés de glaives et de bâtons ; ils ont des
lanternes et des cordes. Comme le procès criminel doit être jugé
par le procurateur, ils ont obtenu un peloton de la cohorte romaine ;
le tribun de l'Antonia les accompagne, afin d'assurer l'ordre. Le
tour des Romains n'est pas encore venu ; ils sont là derrière ces
fanatiques, distants et méprisants. Jésus se met en avant; un mot
de Lui suffit à renverser Ses agresseurs, dernière manifestation de
Son pouvoir, avant qu'Il s'abandonne à la Volonté divine. Le brave
Pierre en a profité pour amputer l’oreille de Malchus et, miracle
dernier, Jésus l'a ressoudée. Mais la bande hurlante s'est
ressaisie, a garrotté le Christ; elle L'emmène, sans aménité, on
peut le croire, laissant filer les comparses. C'est l'abandon, tout
au moins apparent. Jésus sait bien que Pierre et Jean Le suivent «
a longe » et que Marc n'échappera à l'arrestation qu'en s'enfuyant
tout nu, laissant aux gardes le drap qui l'enveloppait.
Mais les voici devant
Caïphe et le sanhédrin. Nous sommes en pleine nuit, il ne peut
s'agir que d'une instruction préalable. Jésus refuse de répondre :
Sa doctrine, Il l'a prêchée ouvertement. Caïphe est désorienté,
furieux et l'un de ses gardes, traduisant ce dépit, lance un grand
coup dans la figure du prévenu : « sic respondes pontifici ! »
Ceci n'est rien ; Il faut attendre le matin, pour une audition de
témoins. Jésus est entraîné hors de la salle ; dans la cour, Il
voit Pierre qui L'a renié par trois fois et, d'un regard, Il lui
pardonne. On Le traîne dans quelque salle basse et la canaille des
valets va s'en donner à cœur joie contre ce faux prophète (dûment
garrotté) qui tout à l'heure encore les a jetés à terre par on ne
sait quelle sorcellerie. On l'accable de gifles et de coups de poing,
on Lui crache au visage, et, puisqu'aussi bien il n'y a pas moyen de
dormir on va s'amuser un peu. Un voile sur Sa tête, et chacun y va
de son coup; les soufflets retentissent et ces brutes ont la main
lourde : « Prophétise; dis-nous, Christ, qui t'a frappé ». Son
corps est déjà tout endolori, Sa tête sonne comme une cloche, des
vertiges Le prennent... et Il se tait. D'un mot, Il pourrait les
anéantir « et non aperuit os suum ». Cette racaille finit par se
lasser et Jésus attend.
Au petit jour, deuxième
audience, défilé lamentable de faux témoins qui ne prouvent rien.
Il faut qu'Il se condamne Lui-même, en affirmant Sa filiation divine
et ce bas histrion de Caïphe proclame le blasphème en déchirant
ses vêtements. Oh, rassurez-vous ; ces bons Juifs prudents et peu
portés à la dépense ont une fente toute préparée et légèrement
recousue, qui peut servir un grand nombre de fois. Il n'y a plus qu'à
obtenir de Rome la condamnation à mort qu'elle s'est réservée dans
ce pays de protectorat. Jésus, déjà harassé de fatigue et tout
moulu de coups, va être traîné à l'autre bout de Jérusalem, dans
la ville haute, à la tour Antonia, sorte de citadelle, d'où la
majesté romaine assure l'ordre dans la cité trop effervescente à
son gré. La gloire de Rome est représentée par un malheureux
fonctionnaire, petit romain de la classe des chevaliers, parvenu trop
heureux d'exercer ce commandement difficile sur un peuple fanatique,
hostile et hypocrite, très soucieux de garder sa place, coincé
entre les ordres impératifs de la métropole et les menées
sournoises de ces Juifs souvent très bien en cour auprès des
Empereurs. En résumé, c'est un pauvre homme. Il n'a qu'une
religion, s'il en a une, celle de Divus Caesar. C'est le produit
médiocre de la civilisation barbare, de la culture matérialiste.
Mais comment trop lui en vouloir ? Il est ce qu'on l'a fait ; la vie
d'un homme a pour lui peu de prix, surtout si ce n'est pas un citoyen
romain. La pitié ne lui a pas été enseignée et il ne connaît
qu'un devoir : maintenir l'ordre. (Ils se figurent à Rome que c'est
commode !) Tous ces Juifs querelleurs, menteurs et superstitieux avec
tous leurs tabous et leur manie de se laver pour rien, leur servilité
et leur insolence et ces lâches dénonciations au Ministère contre
un Administrateur colonial qui agit de son mieux, tout cela le
dégoûte. Il les méprise... et il les craint.
Jésus, tout au
contraire (dans quel état pourtant paraît-Il devant lui, couvert
d'ecchymoses et de crachats), Jésus lui en impose et lui est
sympathique. Il va faire tout ce qu'il peut pour Le tirer des griffes
de ces énergumènes « et quaerebat dimittere illum » : Jésus est
Galiléen ; passons-Le à cette vieille canaille d'Hérode, qui joue
les roitelets nègres et se prend pour quelqu'un. - Mais Jésus
méprise ce renard et ne lui répond mot. - Le voici revenu, avec la
tourbe qui hurle et ces insupportables pharisiens qui piaillent sur
un ton suraigu en agitant leurs barbiches. Odieux ces palabres!
Qu'ils restent dehors, puisqu'aussi bien ils se croiraient souillés,
rien qu'à entrer dans un prétoire romain. Pontius interroge ce
pauvre homme, qui l'intéresse. Et Jésus ne le méprise pas. Il a
pitié de son ignorance invincible ; Il lui répond avec douceur et
tente même de l'instruire. - Ah, s'il n'y avait que cette canaille
qui hurle dehors, une bonne sortie de la cohorte ferait vite « cum
gladio » taire les plus braillards et s'égailler les autres. Il n'y
a pas si longtemps que j'ai fait massacrer dans le temple quelques
Galiléens un peu trop excités. Oui, mais ces sanhédrites sournois
commencent à insinuer que je ne suis pas l'ami de César, et avec ça
il n'y a pas à plaisanter ? Et puis, mehercle; que signifient toutes
ces histoires de Roi des Juifs, de Fils de Dieu et de Messie ? Si
Pilate avait lu les Ecritures, peut-être serait-il un autre
Nicodème, car Nicodème aussi est un lâche ; mais c'est la lâcheté
qui va rompre les digues. Cet homme est bien un Juste : je le fais
flageller (oh, logique romaine!) peut-être que ces brutes auront
quelque pitié.
Mais moi aussi je suis
un lâche ; car si je m'attarde à plaider pour ce Quirite
lamentable, ce n'est que pour retarder ma douleur. « Tunc ergo
apprehendit Pilatus Jesum et flagellavit ». Les soldats de garde
emmènent Jésus dans l'atrium du prétoire et appellent à la
rescousse toute la cohorte ; les distractions sont rares dans ce pays
d'occupation. Pourtant le Seigneur a souvent manifesté une spéciale
sympathie pour les militaires. Comme Il a admiré la confiance et
l'humilité de ce centurion et son affectueuse sollicitude pour son
serviteur qu'Il a guéri ! (Rien ne m'ôtera la conviction que
c'était l'ordonnance de ce lieutenant d'infanterie coloniale.) Et
tout à l’heure, ce sera le centurion de garde au Calvaire qui, le
premier, proclamera Sa divinité. La cohorte semble prise d'un délire
collectif, que Pilate n'a pas prévu. Satan est là, qui leur souffle
la haine. Mais il suffit. Plus de discours, rien que des coups et
tâchons d'aller jusqu'au bout. Ils Le déshabillent et L'attachent
tout nu à une colonne de l'atrium. Les bras sont tirés en l'air et
les poignets liés en haut du fût.
La flagellation se fait
avec des lanières multiples, sur lesquelles sont fixées, à quelque
distance de l'extrémité libre, deux balles de plomb ou des
osselets. (C'est du moins à ce genre de flagrum que répondent les
stigmates du Saint Linceul). Le nombre de coups est fixe à 39 par la
loi hébraïque. Mais les bourreaux sont des légionnaires déchaînés;
ils Iront jusqu'aux limites de la syncope. En fait, les traces du
Linceul sont innombrables et presque toutes sur la face postérieure;
le devant du corps est contre la colonne. On les voit sur les
épaules, sur le dos, les reins. Les coups de fouet descendent sur
les cuisses, sur les mollets ; et là, l'extrémité des lanières,
au delà des balles de plomb encercle le membre et vient marquer son
sillon jusque sur la face antérieure. Les bourreaux sont deux, un de
chaque côté, de taille inégale (tout ceci se déduit de
l'orientation des traces du Linceul). Ils frappent à coups
redoublés, avec un grand ahan. Aux premiers coups, les lanières
laissent de longues traces livides, de longs bleus d'ecchymose
sous-cutanée. Rappelez-vous que la peau a été déjà modifiée,
endolorie par les millions de petites hémorragies intradermiques de
la sueur de sang. Les balles de plomb marquent davantage. Puis, la
peau, infiltrée de sang, attendrie, se fend sous de nouveaux coups.
Le sang jaillit ; des lambeaux se détachent et pendent. Toute la
face postérieure n'est plus qu'une surface rouge, sur laquelle se
détachent de grands sillons marbrés ; et, çà et là, partout, les
plaies plus profondes dues aux balles de plomb. Ce sont ces plaies en
forme d'haltère (les deux balles et la lanière entre les deux) qui
s'imprimeront sur le Linceul.
A chaque coup, le corps
tressaille d'un soubresaut douloureux. Mais Il n'a pas ouvert la
bouche et ce mutisme redouble la rage satanique de Ses bourreaux. Ce
n'est plus la froide exécution d'un ordre judiciaire; c'est un
déchaînement de démons. Le sang ruisselle des épaules jusqu'à
terre (les larges dalles en sont couvertes) et s'éparpille en pluie,
des fouets relevés, jusque sur les rouges chlamydes des spectateurs.
Mais bientôt les forces du supplicié défaillent ; une sueur froide
inonde Son front ; la tête Lui tourne d'un vertige nauséeux ; des
frissons Lui courent le long de l'échine, Ses jambes se dérobent
sous Lui et, s'Il n'était lié très haut par les poignets, Il
s'écroulerait dans la mare de sang. - Son compte est bon, bien qu’on
n'ait as compté. Après tout on n'a pas reçu l'ordre de le tuer
sous le fouet. Laissons-Le se remettre ; on peut encore s'amuser.
Ah ce grand nigaud
prétend qu'il est roi, comme s'il en était sous les aigles
romaines, et roi des Juifs encore, comble de ridicule ! Il a des
ennuis avec ses sujets ; qu'à cela ne tienne, nous serons ses
fidèles. Vite un manteau, un sceptre. On l'a assis sur une base de
colonne (pas très solide la Majesté !) Une vieille chlamyde de
légionnaire sur les épaules nues lui confère la pourpre royale ;
un gros roseau dans sa main droite et ce serait tout à fait ça,
s'il n'y manquait une couronne ; quelque chose d'original ! (Dans
dix-neuf siècles, elle Le fera reconnaître, cette couronne,
qu'aucun crucifié n'a portée). Dans un coin, un fagot de bourrées,
de ces arbrisseaux qui foisonnent dans les buissons de la banlieue.
C'est souple et ça porte de longues épines, beaucoup plus longues,
plus aiguës et plus dures que l'acacia. On en tresse avec
précaution, aïe, ça pique, une espèce de fond de panier, qu'on
Lui applique sur le crâne. On en rabat les bords et avec un bandeau
de joncs tordus, on enserre la tête entre la nuque et le front. Les
épines pénètrent dans le cuir chevelu et cela saigne. (Nous
savons, nous chirurgiens, combien cela saigne, un cuir chevelu.) Déjà
le crâne est tout englué de caillots ; de longs ruisseaux de sang
ont coulé sur le front, sous le bandeau de jonc, ont inondé les
longs cheveux tout emmêlés et ont rempli la barbe. La comédie
d'adoration a commencé. Chacun tour, de rôle vient fléchir le
genou devant Lui, avec une affreuse grimace, suivie d'un grand
soufflet : « Salut, roi des juifs! » Mais Lui ne répond rien. Sa
pauvre figure ravagée et pâlie n'a pas un mouvement. Ce n'est
vraiment pas drôle! Exaspérés, les fidèles sujets Lui crachent au
visage. « Tu ne sais pas tenir ton sceptre, donne. » Et pan, un
grand coup sur le chapeau d'épines, qui s'enfonce un peu plus ; et
horions de pleuvoir. Je ne me rappelle plus ; serait-ce un de ces
légionnaires, ou bien l'a-t-il reçu des gens du sanhédrin ? Mais
je vois à présent qu'un grand coup de bâton donné obliquement a
laissé sur la joue une horrible plaie contuse, et que Son grand nez
sémitique, si noble, est déformé par une fracture de l'arête
cartilagineuse. Le sang coule de ses narines dans ses moustaches.
Assez, mon Dieu !
Mais voici que revient
Pilate, un peu inquiet du prisonnier : qu'en auront fait ces brutes ?
Aïe, ils l'ont bien arrangé. Si les Juifs ne sont pas contents ! Il
va Le leur montrer au balcon du prétoire, dans Sa tenue royale, tout
étonné lui-même de ressentir quelque pitié, pour cette loque
humaine. Mais il a compté sans la haine : « Tolle, crucifige ! »
Ah les démons ! Et l'argument terrible pour lui : « Il s'est fait
roi ; si tu l'absous, tu n'es pas l'ami de César. » Alors, le lâche
s'abandonne et se lave les mains. Mais, comme l'écrira saint
Augustin, ce n'est pas toi, Pilate, qui L'as tué, mais bien les
Juifs, avec leurs langues acérées ; et en comparaison d'eux, tu es
toi-même beaucoup plus innocent. On lui
arrache la chlamyde, qui a déjà collé à toutes ses blessures. Le
sangs recoule; Il a un grand frisson. On lui remet Ses vêtements qui
se teintent de rouge. La croix est prête, on la Lui charge sur les
épaules. Par quel miracle d'énergie peut-Il rester debout sous ce
fardeau? Ce n'est en réalité, pas toute la croix, mais seulement la
grosse poutre horizontale, le patibulum,qu'Il doit porter jusqu'au
Golgotha, mais cela pèse encore près de 50 kilos. Le pieu vertical,
lestipes, est déjà planté au Calvaire. Et
la marche commence, pieds nus dans des rues au sol raboteux semé de
cailloux. Les soldats tirent sur les cordes qui Le lient, soucieux de
savoir s'Il ira jusqu'au bout. Deux larrons Le suivent en même
équipage. La route heureusement n'est pas très longue, environ 600
mètres et la colline du Calvaire est presqu'en dehors de la porte
d'Ephraïm. Mais le trajet est très accidenté, même à l'intérieur
des remparts. Jésus, péniblement, met un pied devant l'autre, et
souvent Il s'effondre. Il tombe sur les genoux qui ne sont bientôt
qu'une plaie. Les soldats d'escorte Le relèvent, sans trop Le
brutaliser . ils sentent qu'Il pourrait très bien mourir en route.
Et toujours cette
poutre, en équilibre sur l'épaule, qui la meurtrit de ses aspérités
et qui semble vouloir y pénétrer de force. Je sais ce que c'est :
j'ai coltiné jadis, au 5e Génie, des traverses de chemin de fer,
bien rabotées, et je connais cette sensation de pénétration dans
une épaule ferme et saine. Mais Lui, Son épaule est couverte de
plaies, qui se rouvrent et s'élargissent et se creusent à chaque
pas. Il est épuisé. Sur Sa tunique sans couture une tache énorme
de sang va toujours en s'élargissant et s'étend jusque sur le dos.
Il tombe encore et cette fois de tout son long ; la poutre Lui
échappe ; va-t-Il pouvoir Se relever ? Heureusement vient à passer
un homme, retour des champs, ce Simon de Cyrène, qui tout comme ses
fils Alexandre et Rufus, sera bientôt un bon chrétien. Les soldats
le réquisitionnent pour porter cette poutre ; il ne demande pas
mieux le brave homme ; oh, comme je le ferais bien ! Il n'y a plus
finalement que la pente du Golgotha à gravir et, péniblement, on
arrive au sommet. Jésus s'affaisse sur le sol et la crucifixion
commence. Oh, ce n'est pas très compliqué les bourreaux savent leur
métier. Il faut d'abord Le mettre à nu. Les vêtements de dessus
c'est encore facile. Mais la tunique, intimement, est collée à Ses
plaies, pour ainsi dire à tout son corps et ce dépouillement est
simplement atroce. Avez-vous jamais enlevé un premier pansement mis
sur une large plaie contuse et desséché sur elle ? Ou avez-vous
subi vous-même cette épreuve qui nécessite parfois l'anesthésie
générale ? Si oui, vous pouvez savoir un peu de quoi il s'agit.
Chaque fil de laine est collé à la surface dénudée, et, quand on
le soulève, il arrache une des innombrables terminaisons nerveuses
mises à nu dans la plaie. Ces milliers de chocs douloureux
s'additionnent et se multiplient, chacun augmentant pour la suite la
sensibilité du système nerveux. Or, il ne s'agit pas ici d'une
lésion locale, mais de presque toute la surface du corps, et surtout
de ce dos lamentable. Les bourreaux pressés y vont rudement.
Peut-être cela vaut-il mieux, mais comment cette douleur aiguë,
atroce, n'entraîne-t-elle pas la syncope ? Comme il est évident
que, d'un bout à l'autre, Il domine, Il dirige Sa Passion.
Le sang ruisselle à
nouveau. On L'étend sur le dos. Lui a-t-on laissé l'étroite
ceinture que la pudeur des juifs conserve aux suppliciés ? J’avoue
que je ne sais plus : cela a si peu d'importance ; dans tous les cas,
en Son Linceul, Il sera nu. Les plaies de son dos, des
cuisses et
des mollets s'incrustent de poussière et de menus graviers. On l'a
mis au pied du stipes, les épaules couchées sur le patibulum. Les
bourreaux prennent les mesures. Un coup de tarière, pour amorcer les
trous des clous, et l'horrible chose commence. Un aide allonge l’un
des bras, la paume en haut. Le bourreau prend son clou (un long clou
pointu et carré, qui, près de sa grosse tête, est large de huit
millimètres), il le pique sur le poignet, dans ce pli antérieur,
qu'il connaît d'expérience. Un seul coup de son gros marteau : le
clou est déjà fiché dans le bois, où quelques panpans énergiques
le fixent solidement. Jésus n'a pas crié, mais Son visage
horriblement s'est contracté. Mais, surtout, j'ai vu au même
instant Son pouce, d'un mouvement violent, impérieux, se mettre en
opposition dans la paume : Son nerf médian a été touché. Mais,
alors, je ressens ce qu'Il a éprouvé : une douleur indicible,
fulgurante, qui s'est éparpillée dans Ses doigts, a jailli, comme
un trait de feu, jusqu'à Son épaule et éclaté dans Son cerveau.
C'est la douleur la plus insupportable qu'un homme puisse éprouver,
celle que donne la blessure des gros troncs nerveux. Presque toujours
elle entraîne la syncope et c'est heureux. Jésus n'a pas voulu
perdre Sa connaissance. Encore, si le nerf était entièrement coupé.
Mais non, j'en ai l'expérience, il n'est que partiellement détruit
; la plaie du tronc nerveux reste en contact avec ce clou, et sur
lui, tout à l'heure, quand le corps sera suspendu, il sera fortement
tendu comme une corde à violon sur son chevalet. Et il vibrera à
chaque secousse, à chaque mouvement, réveillant la douleur
horrible. Il en a pour trois heures. L'autre bras est tiré par
l'aide ; les mêmes gestes se répètent, et les mêmes douleurs.
Mais cette fois, songez-y bien, Il sait ce qui l'attend. Il est
maintenant fixé sur le patibulum, qu'Il suit étroitement des deux
épaules et des deux bras. Il a déjà forme de croix comme Il est
grand!
Allons, debout! Le
bourreau et son aide empoignent les bouts de la poutre et redressent
le condamné, assis d'abord et puis debout et puis, Le reculant,
L'adossent au poteau. Mais c'est, hélas, en tiraillant sur Ses deux
mains clouées (Oh, Ses médians!) D'un grand effort, à bout de
bras, mais le stipes n'est pas très haut, rapidement, car c'est bien
lourd, ils accrochent d'un geste adroit le patibulum en haut du
stipes. A son sommet, deux clous fixent le titulus trilingue. Le
corps tirant sur les bras, qui s'allongent obliques, s'est un peu
affaissé. Les épaules blessées par les fouets et par le portement
de croix ont raclé douloureusement le rude bois. La nuque, qui
dominait le patibulum, l'a heurté en passant, pour s'arrêter en
haut du pieu. Les pointes acérées du grand chapeau d'épines ont
déchiré le crâne encore plus profond. Sa pauvre tête penche en
avant, car l'épaisseur de Sa couronne l'empêche de reposer sur le
bois; et chaque fois qu'Il la redresse, Il en réveille les piqûres.
Le corps, pendant, n'est soutenu que par les clous plantés dans les
deux carpes (oh, les médians!). Il pourrait tenir sans rien d'autre.
Le corps ne se déplace pas en avant. Mais la règle est de fixer les
pieds. Pour ce, pas besoin de console ; on fléchit les genoux, et
l'on étend les pieds à plat sur le bois du stipes. Pourquoi,
puisque c'est inutile, donner à faire au charpentier ? Ce n'est
certes pas pour soulager la peine du crucifié. Le pied gauche à
plat sur la croix. D'un seul coup (le marteau, le clou s'enfonce en
son milieu (entre les deuxième et troisième métatarsiens). L'aide
fléchit aussi l'autre genou et le bourreau ramenant le pied gauche
devant le droit que l'aide tient à plat, d'un second coup, au même
endroit, il perfore ce pied. Tout cela est facile, et puis à grands
ahans, le clou est poussé dans le bois. Ici, merci mon Dieu, rien
qu'une douleur bien banale, mais le supplice à peine a commencé. A
deux hommes, tout le travail n'a guère duré plus de deux minutes et
les plaies ont fort peu saigné. On s'affaire alors auprès des deux
larrons ; pour ceux-là des cordes suffisent, et les trois gibets
sont garnis face à la ville déicide.
N'écoutons pas tous
ces Juifs triomphants, qui insultent à Sa douleur. Il leur a déjà
pardonné, car ils ne savent ce qu'ils font. Jésus, d'abord, s'est
affaissé. Après tant de tortures, pour un corps épuisé, cette
immobilité semble presque un repos, coïncidant avec une baisse de
Son tonus vital. Mais Il a soif. Oh, il ne l'a pas encore dit ; avant
de se coucher sur la poutre, Il a refusé la potion analgésique, vin
mêlé de myrrhe et de fiel, que préparent les charitables femmes de
Jérusalem. Sa souffrance Il la veut entière ; Il sait qu'Il la
dominera. Il a soif. Oui, « Adhaesit lingua mea faucibus meis ». Il
n'a rien bu ni rien mangé depuis hier au soir. Il est midi. Sa sueur
de Gethsémani, toutes Ses fatigues, la grosse hémorragie du
prétoire et les autres et même ce peu qui coule de ses plaies, tout
cela Lui a soustrait une bonne partie de Sa masse sanguine. Il a
soif. Ses traits sont tirés, Sa figure hâve est sillonnée de sang
qui se coagule partout. Sa bouche est entr'ouverte et Sa lèvre
inférieure déjà commence à pendre ? Un peu de salive coule dans
Sa barbe, mêlée au sang issu de Son nez écrasé. Sa gorge est
sèche et embrasée, mais Il ne peut plus déglutir. Il a soif. Dans
cette face tuméfiée, toute sanglante et déformée, comment
pourrait-on reconnaître le plus beau des enfants des hommes ? «
Vermis sum et non homo ». Elle serait affreuse, si l'on n'y voyait
pas malgré tout resplendir la majesté sereine du Dieu qui veut
sauver Ses frères. Il a soif. Et tout à l'heure Il le dira, pour
accomplir les Ecritures. Et un grand benêt de soldat, voilant sa
compassion sous une raillerie, imbibant une éponge de sa posca
acidulée, acetum, disent les Evangiles, la Lui tendra au bout d'un
roseau. En boira-t-il seulement une goutte ? On a dit que le fait de
boire détermine chez ces pauvres suppliciés une syncope mortelle.
Comment, après avoir reçu l'éponge, pourra-t-il donc parler encore
deux ou trois fois ? Non, non, Il mourra à Son heure. Il a soif.
Et cela vient de
commencer. Mais, au bout d'un moment, un phénomène étrange se
produit. Les muscles de Ses bras se raidissent d'eux-mêmes, en une
contracture, qui va s'accentuant ; Ses deltoïdes, Ses biceps sont
tendus et saillants, Ses doigts s'incurvent en crochets. Des Crampes
! Vous avez tous, peu ou prou, senti cette douleur progressive et
aiguë, dans un mollet, entre deux côtes, un peu partout. Il faut,
toute affaire cessante, détendre en l'allongeant ce muscle
contracté. Mais regardons ! Voici maintenant aux cuisses et aux
jambes les mêmes saillies monstrueuses, rigides, et les orteils qui
se recourbent. On dirait un blessé atteint de tétanos, en proie à
ces horribles crises, que l'on ne peut pas oublier. C'est ce que nous
appelons la tétanie, quand les crampes se généralisent ; et voici
que c'est fait. Les muscles du ventre se raidissent en vagues figées
; puis les intercostaux, puis les muscles du cou et les muscles
respiratoires. Son souffle peu à peu est devenu plus court,
superficiel. Ses côtes, déjà soulevées par la traction des bras,
se sont encore surélevées ; l'épigastre se creuse et aussi les
salières au-dessus des clavicules. L'air entre en sifflant mais ne
sort presque plus. Il respire tout en haut, inspire un peu, ne peut
plus expirer. Il a soif d'air. (C'est comme un emphysémateux en
pleine crise d'asthme.) Sa figure pâle a peu à peu rougi ; elle a
passé au violet pourpre et puis au bleu. Il asphyxie. Ses poumons
gorgés d'air ne peuvent plus se vider. Son front est couvert de
sueur, Ses yeux exorbités chavirent. Quelle atroce douleur doit
marteler son crâne ! Il va mourir. Hé bien, tant mieux. N'a-t-Il
donc pas assez souffert ? Mais non, son heure n'est pas venue. Ni la
soif ni l'hémorragie, ni l'asphyxie, ni la douleur n'auront raison
du Dieu Sauveur et s'Il meurt avec ces symptômes, Il ne mourra
vraiment que parce qu'Il le veut bien, « habens in potestate ponere
animam suam et recipere eam ». Et c'est ainsi qu'Il ressuscitera.
Alléluia !
Que se passe-t-il donc
? Lentement, d'un effort surhumain, Il a pris point d'appui sur le
clou de Ses pieds, oui, sur Ses plaies. Les cous-de-pied et les
genoux s'étendent peu à peu et le corps, par à coups remonte,
soulageant la traction des bras (cette traction qui était de plus de
90 kilos sur chaque main.) Alors, voici que de lui-même, le
phénomène diminue, la tétanie régresse, les muscles se détendent,
tout au moins ceux de la poitrine. La respiration devient plus ample
et redescend, les poumons se dégorgent et bientôt la figure a
repris sa pâleur d'avant. Pourquoi tout cet effort ? C'est qu'Il
veut nous parler « Pater dimitte illis ». Oh oui, qu'Il nous
pardonne, à nous qui sommes ses bourreaux. Mais au bout d'un
instant, Son corps commence à redescendre... et la tétanie va
reprendre. Et chaque fois qu'Il parlera (nous avons retenu au moins
sept de ses phrases) et chaque fois qu'Il voudra respirer, il Lui
faudra se redresser, pour retrouver Son souffle, en se tenant debout
sur le clou de Ses pieds. Et chaque mouvement retentit dans Ses
mains, en douleurs indicibles (oh, Ses médians!) C'est l'asphyxie
périodique du malheureux qu'on étrangle et qu'on laisse reprendre
vie, pour l'étouffer en plusieurs fois. A cette asphyxie Il ne petit
échapper, pour un moment, qu'au prix de souffrances atroces et par
un acte volontaire. Et cela va durer trois heures. Mais mourez donc,
mon Dieu !
Je suis là au pied de
la croix, avec Sa Mère et Jean et les femmes qui Le servaient. Le
centurion, un peu à part, observe avec une attention déjà
respectueuse Entre deux asphyxies, Il se dresse et Il parle : «
Fils, voici votre Mère ». Oh oui, chère Maman, qui depuis ce
jour-là nous avez adoptés! ? Un peu plus tard ce pauvre bougre de
larron s'est fait ouvrir le paradis. Mais, quand donc mourrez-vous,
Seigneur ! Je sais bien, Pâques vous attend et votre corps ne
pourrira pas, comme les nôtres. Il est écrit: « Non dabis sanctum
luum videre corruptionem ». Mais, mon pauvre Jésus (excusez le
chirurgien), toutes vos plaies sont infectées ; elles le seraient
d'ailleurs à moins. Je vois distinctement sur elles suinter une
lymphe blonde, et transparente, qui se collecte au point déclive en
une croutelle cireuse. Sur les plus anciennes déjà des fausses
membranes se forment, qui sécrètent un seropus. Il est écrit aussi
: « Putruerunt et corruptae sunt cicatrices meae ». Un essaim de
mouches affreuses, de grosses mouches vert et bleu, comme on en voit
aux abattoirs et aux charniers, tourbillonne autour de Son corps ; et
brusquement elles s'abattent sur l'une ou l'autre plaie, pour en
pomper le sue et y pondre leurs œufs. Elles s'acharnent au visage ;
impossible de les chasser. Par bonheur, depuis un moment le ciel
s'est obscurci, le soleil s'est caché ; il fait soudain très froid.
Et ces filles de Béelzéboub ont peu à peu quitté la place.
Bientôt trois heures.
Enfin! Jésus lutte toujours. De temps en temps, Il se redresse.
Toutes Ses douleurs, Sa soif, Ses crampes, l'asphyxie et les
vibrations de Ses deux nerfs médians ne Lui ont pas arraché une
plainte. Mais, si Ses amis sont bien là, Son Père, et c'est
l'ultime épreuve, Son Père semble l'avoir abandonné. « Eli,
Eli,lammasabachtani ? » Il sait maintenant qu'Il s'en va. Il crie «
Consumatum est ». La coupe est vide, la tâche est faite. Puis, de
nouveau se redressant et comme pour nous faire entendre qu'Il meurt
de par Sa volonté « iterum clamans voce magna » : Mon Père,
dit-Il, je remets mon âme entre Vos mains (habens in potestate
ponere animam suam). Il est mort quand Il l'a voulu. Et qu'on ne me
parle plus de théories physiologiques! « Laudato si Missignore per
sora nostra morte corporale ! » Oh oui, Seigneur, soyez loué, pour
avoir bien voulu mourir. Car nous n'en pouvions plus. Maintenant tout
est bien. Dans un dernier soupir, Votre Tête vers moi, lentement,
s'est penchée, droit devant Vous, Votre menton sur le sternum. Je
vois à présent bien en face Votre visage détendu, rasséréné,
que malgré tant d'affreux stigmates illumine la majesté très douce
de Dieu qui est toujours là. Je me suis affalé à genoux devant
Vous, baisant Vos pieds troués, où le sang coule encore, en se
coagulant vers les pointes. La rigidité cadavérique Vous a saisi
brutalement, comme le cerf forcé à la course. Vos jambes sont dures
comme l'acier... et brûlantes. Quelle température inouïe Vous a
donné cette tétanie? La terre a tremblé; que m'importe ? et le
soleil s'est éclipsé. Joseph est allé réclamer Votre corps à
Pilate, qui ne le refusera pas. Il hait ces Juifs, qui l'ont forcé à
Vous tuer ; cet écriteau sur Votre Tête proclame bien haut sa
rancune « Jésus, roi des Juifs », et crucifié comme un esclave !
Le centurion est allé faire son rapport, après Vous avoir, le brave
homme, proclamé le vrai Fils de Dieu. Nous allons Vous descendre et
ce sera facile, une fois les pieds décloués. Joseph et Nicodème
décrocheront la poutre du stipes. Jean Votre bien aimé Vous portera
les pieds; à deux autres, avec un drap tordu en corde nous
soutiendrons Vos reins. Le linceul est prêt, sur la pierre ici tout
près, face au sépulcre ; et là, tout à loisir, on déclouera Vos
mains. Mais qui vient là? Ah oui, les Juifs ont dû demander à
Pilate qu'on débarrasse la colline de ces gibets qui offensent la
vue et souilleraient la fête de demain. Race de vipères qui filtrez
le moucheron et déglutissez le chameau ! Des soldats brisent à
grands coups de barre de fer les cuisses des larrons. Ils pendent
maintenant lamentablement et, comme ils ne peuvent plus se soulever
sur les cordes des jambes, la tétanie et l'asphyxie les auront
bientôt achevés. Mais rien à faire ici pour vous! « Os non
comminuetis ex eo ». Laissez-nous donc en paix ; ne voyez-vous pas
qu'Il est mort? - Sans doute, disent-ils. Mais quelle idée a pris
l'un d'eux ? D'un geste tragique et précis, il a levé la hampe de
sa lance et, d'un seul coup oblique au côté droit, il l'enfonce
profondément. Oh pourquoi ? « Et aussitôt, de la plaie est sorti
du sang et de l'eau ». Jean l'a bien vu et moi aussi, et nous ne
saurions mentir: un large flot de sang liquide et noir, qui a jailli
sur le soldat et peu à peu coule en bavant sur la poitrine, en se
coagulant par couches successives. Mais, en même temps, surtout
visible sur les bords, a coulé un liquide clair et limpide comme de
l'eau. Voyons, la plaie est au-dessous et en dehors du mamelon (5e
espace), le coup oblique. C'est donc le sang de l'oreillette et l'eau
sort de Son péricarde. Mais alors, mon pauvre Jésus, Votre cœur
était tout, cette douleur angoissante et cruelle du cœur serré
dans un étau.
N'était-ce pas assez
de ce que nous voyions? Est-ce pour que nous le sachions que cet
homme a commis son agression bizarre ? Peut-être aussi les Juifs
auraient-ils prétendu que Vous n'étiez pas mort mais évanoui ;
Votre résurrection demandait donc ce témoignage. Merci, soldat,
merci, Longin; tu mourras un jour en martyr chrétien. Et ;
maintenant, lecteur, remercions Dieu, qui m'a donne la force d'écrire
cela jusqu'au bout ; non pas sans larmes ! Toutes ces douleurs
effroyables, que nous avons vécues en Lui, Il les a toute sa vie
prévues, préméditées, voulues, dans Son Amour pour racheter
toutes nos fautes. « Oblatus est quia ipse voluit ». Il a dirigé
toute Sa Passion, sans éviter une torture ; en acceptant les
conséquences physiologiques, mais sans être dominé par elles Il
est mort quand et comme et parce qu'Il l'a voulu. Jésus est en
agonie jusqu'à la fin des temps. Il est juste, il est bon de
souffrir avec Lui et de Le remercier, quand Il nous envoie la
douleur, de nous associer à la Sienne. Il nous faut achever, comme
l'écrit Saint Paul, ce qui manque à la Passion du Christ, et, avec
Marie, Sa Mère et notre Mère, accepter joyeusement, fraternellement
notre Compassion.
O Jésus, qui n'avez
pas eu pitié de Vous-même, qui êtes Dieu, ayez pitié de moi qui
suis un pécheur.
Laus Christo.
Circoncision 1940.
Docteur Pierre BARBET,
Chirurgien de l'Hôpital
Saint-Joseph de Paris.
