Le Mois de Marie de Notre-Dame de Lourdes

Henri Lasserre

 Anselme_Lacadé

Dix-huitième jour

Le Conseil de révision : le discours du Préfet, Tentative de séquestration

 

I. En apprenant que la Vierge était apparue de nouveau et avait dit son nom à Bernadette, M. le Préfet envoya chez les Soubirous une Commission composée de deux Médecins. Il les prit parmi ceux qui n'admettaient pas plus que lui le Surnaturel, parmi ceux qui avaient leurs conclusions écrites d'avance dans leur prétendue philosophie médicale. Ces deux Médecins qui étaient de Lourdes et dont l'un était l'ami particulier du Procureur impérial, s'épuisaient depuis trois semaines à soutenir toutes sortes de théories sur la catalepsie, le somnambulisme, l'hallucination, et se débattaient exaspérés contre l'inexplicable rayonnement de l'extase, contre le jaillissement de la Source, contre les guérisons soudaines qui venaient à chaque instant battre en brèche les doctrines qu'ils avaient rapportées de Paris. Ce fut à ces hommes et dans ces circonstances que M. le Préfet jugea bon de confier l'examen de Bernadette. Ces messieurs palpèrent la tête de l'enfant et n'y trouvèrent aucune lésion, aucun signe qui indiquât la folie. Les réponses de l'enfant étaient sensées, sans contradictions, sans bizarrerie. Rien d'exagéré dans le système nerveux: tout au contraire, un plein équilibre et je ne sais quoi de profondément calme. Un asthme fatiguait souvent la poitrine de la petite fille; mais cette infirmité n'avait aucune liaison avec un dérangement du cerveau.

Les deux Médecins, très consciencieux d'ailleurs malgré leurs préventions, consignèrent toutes ces choses dans leur rapport, et constatèrent l'état très sain et très normal de l'enfant. Toutefois, comme sur la question des Apparitions, elle persistait invariablement dans son récit, ces messieurs, qui ne croyaient point à la possibilité de pareilles visions, crurent pouvoir mettre à ce sujet dans leur rapport que Bernadette pourrait bien être hallucinée. Ils n'osèrent dire un mot de plus. Mais M. le Préfet n'y regardait pas de si près, et ce Rapport lui parut suffisant. Muni de cette pièce, et en vertu de la loi du 30 juin 1838, il résolut de faire arrêter Bernadette et de la faire conduire à Tarbes pour être internée provisoirement à l'hospice, et ensuite, sans doute, dans une maison de fous. Frapper cette enfant n'était pas tout: il fallait opposer enfin une digue à ce mouvement extraordinaire de la population. Le Ministre l'avait insinué dans sa lettre au Préfet, cela était possible sans sortir de la légalité. Il n'y avait pour cela qu'à considérer la Grotte comme un oratoire, et à la faire dépouiller des ex-voto et des offrandes des croyants. Si les croyants opposaient de la résistance, un escadron de cavalerie se tiendrait à Tarbes, prêt à tout événement. Une émeute eût comblé bien des vœux secrets. Restait à faire exécuter, contre Bernadette et contre la population, ces diverses mesures, dont l'infaillibilité préfectorale avait reconnu la nécessité et l'urgence pour parer à l'invasion croissante du surnaturel.

II. C'était l'époque du Conseil de révision. M. le Préfet eut dans cette circonstance l'occasion de se rendre à Lourdes, d'y voir tous les Maires du canton et de leur adresser un discours officiel. Il prétendit que les événements de la Grotte ne pouvaient que jeter de la défaveur sur la Religion entendue à sa manière. « Le fait de la création d'un oratoire à la Grotte, fait suffisamment constitué par le dépôt d'emblèmes religieux et de cierges, est d'ailleurs, ajouta-t-il, une atteinte a portée à l'autorité ecclésiastique et civile, une illégalité qu'il est du devoir de l'Administration de faire cesser, puisque, aux termes de la Loi, aucune chapelle publique ou oratoire ne peut être fondée sans l'autorisation du Gouvernement, sur l'avis de l'Évêque diocésain. Aussi ne serez-vous point surpris d'apprendre, Messieurs, que j'ai donné l'ordre au Commissaire de Police d'enlever et de transporter à la Mairie, où ils seront mis à la disposition de ceux qui les ont déposés, les objets placés dans la Grotte. J'ai prescrit, en outre, d'arrêter et de conduire à Tarbes, pour y être traitées comme malades, aux frais du Département, les personnes qui se diraient visionnaires, et je ferai poursuivre, comme propagateurs de fausses nouvelles, .tous ceux qui auraient contribué a mettre en circulation les bruits absurdes que l'on fait courir ». Ceci se passait le 4 mai. C'est ainsi que le très-religieux préfet inaugurait son Mois de Marie. Immédiatement après son discours, le Chef du Département avait quitté la ville, laissant s'exécuter hors de sa présence ce qu'il avait ordonné.

III. Les mesures de M. le Préfet se complétaient l'une par l'autre. Par l'arrestation de Bernadette, il atteignait la cause; par l'enlèvement des objets de la Grotte, il atteignait l'effet. Si, comme c'était probable, ces ardentes populations, blessées dans la liberté de leurs croyance, dans leur droit de prier, dans leur religion, essayaient quelque résistance ou se livraient à quelque désordre, l'escadron de cavalerie, mandé par dépêche, accourait à bride abattue, et, mettant toutes choses au régime de l'état de siège, réfutait la Superstition par le tout-puissant argument du sabre. De même qu'il venait de transformer une question religieuse en question administrative, M. Pardoux était prêt à transformer la question administrative en question militaire. Le Maire et le Commissaire de Police étaient chargés, chacun selon ce qui les concernait, d'exécuter les volontés du Préfet. Le premier avait ordre de faire arrêter Bernadette; le second, de se rendre aux Roches Massabielle et de dépouiller la Grotte de tout ce que la piété ou la reconnaissance des fidèles y avait déposé. Suivons-les tous les deux, et commençons par le Maire, ainsi que Je veut la hiérarchie.

IV. Bien que M. Anselme L., Maire de Lourdes, évitât de se prononcer sur les événements extraordinaires qui se passaient, il en était fortement impressionné, et ce ne fut point sans une certaine terreur qu'il vit l'Administration entrer dans cette voie de violences. Il était fort perplexe. Il ignorait quelle attitude allaient prendre les populations; il est vrai que M. le Préfet annonçait l'envoi possible d'un escadron de cavalerie pour maintenir la tranquillité, dans la ville de Lourdes à la suite de l'arrestation; mais cela même ne laissait pas que de l'inquiéter fortement. Le côté surnaturel et les Miracles l'alarmaient aussi. Il ne savait que faire entre l'autorité du Préfet, la force du peuple et les puissances d'en haut. Il aurait voulu ménager la terre et le ciel. Il s'adressa pour soutenir son courage, au Procureur impérial, M. Vital; et, tous deux ensemble, ils se rendirent chez M. le Curé de Lourdes pour lui communiquer l'ordre d'arrestation émané de la Préfecture. Ils expliquèrent à l'abbé Peyramale comment, d'après le texte de la loi du 30 juin 1838, le Préfet agissait dans la plénitude de son droit légal. Le Prêtre ne put contenir l'explosion de son indignation devant la cruelle iniquité d'une telle mesure, fût-elle à là rigueur possible d'après quelqu'une des innombrables lois enfantées un jour ou l'autre, par les Lycurgues d'occasion que le flux ou le reflux de nos douze à quinze révolutions politiques ont jetés sur la grève du Palais-Bourbon.

« Cette enfant est innocente! s'écria-t-il; et la preuve, monsieur le Procureur impérial, c'est que, comme Magistrat, vous n'avez pu, malgré vos interrogatoires de toute sorte, trouver un prétexte à la moindre poursuite. Vous savez qu'il n'y a pas un tribunal en France qui ne reconnût cette innocence, éclatante comme le soleil; qu'il n'y a pas un Procureur général qui, en de telles circonstances, ne déclarât monstrueuse et ne fit cesser, non-seulement une arrestation, mais une simple action judiciaire ». « Aussi la Magistrature n'agit-elle pas, répondait M. Vital. M. le Préfet, sur le rapport des médecins, fait enfermer Bernadette comme atteinte de démence, et cela dans son intérêt, pour la guérir. C'est une simple mesure administrative qui ne touche en rien à la Religion, puisque ni l'Évêque ni le Clergé ne se sont prononcés sur tous ces faits, qui se passent en dehors d'eux ». « Une telle mesure, reprit le Prêtre en s'animant de plus en plus, serait la plus odieuse des persécutions; d'autant plus odieuse, qu'elle prend un masque hypocrite, qu'elle affecte de vouloir protéger, qu'elle se cache sous le manteau delà légalité, et qu'elle a pour objet de frapper un pauvre être sans défense. Si l'Évêque, si le Clergé, si moi-même nous attendons qu'une lumière de plus en plus grande se fasse sur ces événements pour nous prononcer sur leur caractère surnaturel, nous en savons assez pour juger de la sincérité de Bernadette et de l'intégrité de ses facultés intellectuelles. Et dès qu'ils ne constatent aucune lésion cérébrale, en quoi vos deux Médecins seraient-ils plus compétents pour juger de la folie ou du bon sens que l'un quelconque des mille visiteurs qui ont interrogé cette enfant, et qui ont admiré la pleine lucidité et le caractère normal de son 'intelligence? Vos médecins eux-mêmes n'osent affirmer et ne concluent que par une hypothèse. M. le Préfet ne peut, à aucun titre, faire arrêter Bernadette ». « C'est légal ». « C'est illégitime. Prêtre, Curé-Doyen de la ville de Lourdes, je me dois à tous, et en particulier aux plus faibles. Si je voyais un homme armé attaquer un enfant, je défendrais l'enfant au péril de ma vie, car je sais le devoir de protection qui incombe au boa Pasteur. Sachez que j'agirai de même quand bien même cet homme serait un Préfet et que son arme serait le mauvais article d'une mauvaise loi. Allez donc dire à M. Pardoux que ses Gendarmes me trouveront sur le seuil de la porte de cette pauvre famille, et qu'ils auront à me renverser, à me passer sur le corps, à me fouler aux pieds avant de toucher à un cheveu de la tête de cette petite fille ». « Cependant.... » « Il n'y a pas de cependant. Examinez, faites des enquêtes, vous êtes libres, et tout le monde vous y convie. Mais si, au lieu de cela, vous voulez persécuter, à vous voulez frapper les innocents, sachez bien qu'avant d'atteindre le dernier et le plus petit dans mon troupeau, c'est par moi qu'il faudra commencer ».

Le Prêtre s'était levé. Sa haute taille, sa tête aux traits puissants, la plénitude de force qui éclatait en lui, son geste résolu, son visage ardent d'émotion, commentaient ses paroles et leur donnaient toute leur physionomie. Le Procureur et le Maire se turent un instant. Puis ils parlèrent des mesures relatives à la Grotte. « Quant à la Grotte, reprit le Prêtre, si M. le Préfet veut, au nom des lois de la Nation et au nom de sa piété particulière, la dépouiller des objets que d'innombrables visiteurs y ont déposés en l'honneur de la sainte Vierge, qu'il le fasse. Les croyants seront attristés et même indignés. Mais qu'il se rassure, les habitants de ce pays savent respecter l'Autorité, même quand elle s'égare. On dit qu'à Tarbes un escadron est en selle, attendant pour accourir à Lourdes un signal du Préfet. Que l'escadron mette pied à terre. Quelque ardentes que soient les têtes, quelque ulcérés que soient les cœurs, on écoute ma voix et je réponds, sans la force armée, de la tranquillité de mon peuple. Avec la force armée, je n'en réponds plus ».

V. L'attitude énergique prise par M. le Curé de Lourdes, que l'on savait incapable de plier dans tout ce qu'il considérait comme son devoir, introduisait dans la question un élément imprévu quoique très-aisé à prévoir. Le Procureur impérial, dès qu'il s'agissait d'une mesure administrative, n'avait point à intervenir; et ce n'était qu'officieusement que M. Vital avait accompagné M. Anselme au presbytère. Tout le poids de la décision à prendre portait donc sûr ce dernier. M. Anselme avait la certitude que le Curé de Lourdes ferait infailliblement ce qu'il avait dit. Quant à opérer par surprise et à arrêter brusquement Bernadette à l'insu du Pasteur, il n'y fallait point songer, maintenant que l'abbé Peyramale était prévenu et qu'il avait l'œil ouvert. Nous avons dit tout à l'heure les impressions que ressentait le Maire en présence du Surnaturel surgissant tout à coup sous ses yeux. L'apparente impassibilité du magistrat municipal cachait un homme très anxieux et très agité. Il fit part au Préfet de la conversation que M. Vital et lui venaient d'avoir avec le Curé-Doyen, de l'attitude et des paroles de l'homme de Dieu. L'arrestation de Bernadette, ajoutait-il, pourrait, en outre, dans l'état des esprits, soulever la ville et provoquer une révolte indignée contre les autorités constituées. Quant à lui, devant, la détermination si formellement exprimée par M. le Curé et en présence de si redoutables éventualités, il se Voyait à regret obligé de se refuser, fallût-il résigner les honneurs de la Mairie, à faire exécuter personnellement une pareille mesure. C'était au Préfet, s'il le jugeait bon, d'agir directement et de faire opérer l'arrestation par un ordre direct à la Gendarmerie. Pendant que le sort et la liberté de Bernadette étaient soumis à ces incertitudes, M. Dominique, en grande tenue et revêtu de son écharpe, se préparait à exécuter, aux Roches Massabielle, lès mesures prescrites par M. Pardoux.

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Prière pour demander la vertu de Courage et la vraie Charité

 

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

 

Notre-Dame de Lourdes! Que le noble spectacle de résistance à l'iniquité, donné par un pasteur vigilant, par un prêtre plein de zèle et de charité pour toute brebis de son troupeau, ne soit pas perdu pour nos âmes! Obtenez-nous cette mâle vigueur, trop rare, hélas! parmi les chrétiens dégénérés de notre siècle. Si aujourd'hui les méchants dominent dans le monde, c'est moins encore par leur propre énergie que par l'inconcevable faiblesse des bons, par la lâcheté des gens d'ordre qui ne savent ni se concerter, ni s'unir, ni se lever, ni se défendre. Chacun s'enfermant dans son indolence ou dans son intérêt du moment, déserte la cause publique. Et, par un juste châtiment qui punit l'égoïsme par où il pèche, cette prudence à courte vue amène la ruine et la perte de tous. Et ainsi se réalise, ô Marie! cette parole de votre Fils: « Celui qui aime sa vie la perdra ». En présence des périls inouïs dont les pervers menacent le monde, donnez-nous, ô Mère des Chrétiens, donnez-nous de comprendre par l'esprit, de comprendre surtout par le cœur, cette absolue solidarité qui doit unir les uns aux autres tous les frères de la grande famille et n'en faire qu'une seule volonté, qu'une seule âme, qu'un seul troupeau. Ah! si l'amour nous unissait de la sorte, nous serions invincibles, et l'armée des scélérats le verrait elle-même si clairement qu'elle n'oserait nous attaquer. Mais qui donc embrasera nos âmes de cette charité mutuelle, si effacée, hélas! de nos mœurs qu'elle semble un rêve irréalisable? Qui nous unira les uns aux autres? Qui donc fera naître dans les cœurs ce sentiment de solidarité chrétienne qui semble à la fois, et si nécessaire à nos maux, et si impossible à nos natures déchues? O Mère très-sainte, mieux que personne vous savez le moyen! Obtenez-nous d'aimer Jésus-Christ, de l'aimer véritablement, sincèrement, droitement, par-dessus tout; et, rentrant ainsi dans l'ordre éternel, nous sentirons nos cœurs s'ouvrir à la charité fraternelle et nous aimerons notre prochain comme nous-mêmes. Jésus est l'unité du monde. Il est l'unité intime de ceux qui l'aiment, et c'est par Lui et en Lui qu'ils s'aiment entre eux. Il est l'unité factice de ceux qui le haïssent et qui se coalisent contre Lui. Quand Jésus cesse d'être leur centre d'attaque, ces misérables s'entre-déchirent. Dieu soit loué, ô Mère du Christ, nous n'avons pas la haine de Jésus! mais malheureusement nous n'en avons pas l'amour véritable; et la preuve en est dans ce manque de force, d'unité et de cohésion qui livre le monde à la violence des méchants. Donnez-nous d'aimer Jésus, ô Marie, et nous nous aimerons les uns les autres, et nous serons courageux, et nous serons unis, et nous serons forts et inexpugnables. Donnez-nous d'aimer Jésus, et le monde sera sauvé. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous. Ainsi soit-il.

 

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