Le Mois de Marie des Madones Nantaises

Abbé Ricordel

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Onzième jour

Notre Dame de Recouvrance

 

Le Diocèse de Nantes comptait, il y a un siècle, cinq chapelles dédiées à Marie sous le nom de Notre-Dame de Recouvrance : deux seulement subsistent aujourd’hui. Ce sont d’ailleurs les plus vénérées : ce sont elles aussi que nous allons étudier ce soir.

La première est sur le territoire de Gétigné, paroisse privilégiée entre toutes, puisqu’elle possède deux pèlerinages de Notre Dame, tous deux antiques, tous deux vénérés, tous deux fréquentés assidûment par les populations d‘alentour : Toutes Joies et Recouvrance. Le premier sans doute est plus connu au loin ; mais il serait difficile de déterminer lequel des deux est le plus aimé des gens de Gétigné eux-mêmes. Le jour de l’Assomption ils vont processionnellement à la chapelle de Toutes-Joies ; mais le dimanche suivant, fête de sainte Radegonde, leur patronne, ils se rendent de même a celle de Recouvrance. Il est vrai, celle-ci porte trop visiblement la marque des siècles qu’elle a vécus, tandis que l’autre, fière de ses murailles neuves, de ses lignes architecturales, de son autel et de ses vitraux, semble la préférée du peuple qui l’a rajeunie ; mais Recouvrance n’est point oubliée, et les habitants de Gétigné, aussi généreux pour elle que pour sa sœur, la veulent également belle, parce qu’elle n’est pas moins aimée. Il y a cependant une différence entre elles, c’est que Toutes Joies, la voisine des sires de Clisson, possède une page dans leur histoire, tandis que Recouvrance, plus humble et presque ignorée, n’a qu’une légende, gravée dans la mémoire du peuple. Mais si l’histoire de Toutes Joies est a la fois gracieuse et touchante, la légende de Recouvrance est bien gracieuse et bien touchante aussi. Écoutez.

Le seigneur de la Roche, dont le manoir s’élevait a quelques toises de ce dernier sanctuaire, perdit un serviteur qui avait vécu en grande réputation de sainteté. On l’entera à l’ombre même de la chapelle où, suivant une coutume très répandue en ce temps-là, se trouvait sans doute un petit cimetière. Les fidèles du voisinage, pleins de confiance dans l’intercession du saint homme, ne tardèrent pas à faire des pèlerinages sur sa tombe. La fille du seigneur, qui avait vu de près la vertu du vieux serviteur, se faisait remarquer par une plus grande vénération et des visites plus assidues. Elle prenait soin de la modeste tombe et y avait fait quelques plantations. Elle y cultivait particulièrement un précieux arbuste. À quelque temps de là, le sire de la Roche devint aveugle. Sa fille, désolée mais pourtant confiante, multiplia les prières ; on la voyait plus souvent encore agenouillée sur la tombe qu’elle entourait de tant de respect. Un matin, elle eut tout a coup la pensée de recueillir la rosée que la nuit avait déposée sur les feuilles de l’arbuste, et elle en baigna les paupières fermées de son malheureux père. Ô merveille ! Elles s’ouvrirent de nouveau a la lumière, la cécité disparut. De là, dit-on, vint à la chapelle voisine le nom de Recouvrance.

Les siècles passés ne nous ont transmis aucun document sur l’origine et l’histoire de ce modeste pèlerinage. Toutefois les traditions du pays le font remonter a une haute antiquité. La toiture porte la date de 1745 ; mais il s‘agit certainement d’une reconstruction. Cinq prêtres résidaient jadis sur le territoire de Gétigné, le recteur, son vicaire et trois chapelains. Ceux-ci, titulaires de petits bénéfices, en acquittaient les messes, soit à l’église paroissiale, soit dans les chapelles rurales : l’un d’eux était attaché à N.-D. de Recouvrance.

Notre chapelle, plus heureuse que sa sœur de Toutes Joies, fut épargnée par les Mayençais et les Colonnes Infernales : et les fidèles ne cessèrent point de la fréquenter. Ils ont grande confiance dans la protection de la Bonne Mère et ne se lassent point de la prier. Ils s’agenouillent de préférence devant un bas-relief, taillé dans la pierre, qui représente l’Assomption de Marie. Cette image, trouvée naguère dans un champ voisin, provenait évidemment de l’ancienne chapelle, saccagée peut être dans les guerres de religion ; on l’y a replacée avec honneur, et le peuple la regarde connue miraculeuse.

La seconde chapelle de N. D. de Recouvrance appartient a la paroisse de Casson. Elle est située, non loin du bourg et près du village de la Hacherie, sur une petite éminence qui borde la route de Héric, dans un vallon plein de solitude et de fraîcheur, au fond duquel un ruisseau serpente capricieusement, en murmurant doucement sa chanson, sous les saules et la ramure des grands chênes.

Il y a plusieurs siècles déjà que l’on vient prier Marie dans cet oratoire, et il nous serait impossible de fixer la date de son origine. Cependant il ne peut remonter à une époque très reculée, puisque le peuple redit encore, sans qu’aucun document écrit vienne en aide à sa mémoire, le nom, la profession, le village de son fondateur. Pourtant la légende a déjà fleuri sur le récit populaire et même plusieurs versions du même fait circulent aux alentours. On raconte donc qu’un col porteur mercier, du village de la Hacherie, nommé Savary, s’était endormi, par une journée très chaude, sur le tertre où s’élève aujourd’hui la chapelle. Suivant les uns, il se trouva tout a coup si fortement pressé contre terre, et il éprouva une si violente douleur, qu’il se sentit près d’expirer ; dans ce moment d’angoisse, il appela la Vierge à son secours et, grâce a cette céleste protectrice, il recouvra sur le champ la santé. Suivant les autres, quand le donneur se réveille après un long somme, il s’aperçut que des voleurs lui avaient enlevé son gagne-pain, sa balle de colporteur avec toutes les marchandises qu’elle contenait. Le pauvre homme, tout désolé, cria sa détresse à Marie et recouvra son bien. Quelle que soit la faveur qu’il eût obtenue de la très Sainte Vierge, il est certain que le colporteur fut reconnaissant. Son petit commerce ayant prospéré, il en consacra le bénéfice à construire un oratoire à Notre Dame de Recouvrance.

Nous constatons l’existence de la chapelle en 1649, puisque, le 13 février de cette année, le recteur Despinose y bénissait le mariage de deux notables paroissiens, après avoir reçu publiquement l’abjuration de la fiancée, qui avait vécu jusque-là dans le protestantisme. L’hérésie avait eu de nombreux sectateurs a Casson, sans doute à cause du voisinage de Sucé, dont le temple est bien connu dans l'histoire de notre pays. Casson avait même son ministre particulier, nommé Guénet, en 1570. C’est surtout dans le bourg et autour de Recouvrance que se trouvaient les huguenoteries. On cite : la Cherbaudière, les Glands, la Gandonnière, la haute et la basse Hacherie, la Galpâtière, la Grohinière, la Pyronmière ; et l’on ajoute qu’en ce dernier lieu habita longtemps un ardent sectaire, le comte d’Estrées, qui tourmentait fort les catholiques.

Marie finit par convertir ses voisins qui abandonnèrent l’hérésie et devinrent tous de dévoués serviteurs de Notre Dame. Ils l’invoquaient Spécialement pour leurs brebis, et ces braves gens, dans leur langage imagé, avaient pris l’habitude d’appeler leur madone Sainte Berge, façon pittoresque de rappeler qu’elle était la protectrice des bergers.

Chaque année, le jour du mardi gras, avait lieu le pardon de Recouvrance. Il y avait messe et procession a la chapelle. Toutefois la population était pauvre, et les décors étaient modestes. On rapporte que ces bonnes gens, n’ayant pas de riche brancard pour y poser leur madone, se servaient d’une simple chaise, trône bien humble, assurément, et bien indigne de la Reine du ciel, mais que l’amour de son peuple transformait à ses yeux.

Les offrandes se ressentaient aussi de la pauvreté des visiteurs. Une pieuse femme, chargée de veiller sur l’oratoire, les recueillait fidèlement. C’était, pour l’ordinaire, de la laine. On voulait obtenir ainsi de la sainte Vierge qu’elle protégeât les bergeries.

Les pèlerins étaient nombreux, le mardi gras. On accourait de tous les points de la paroisse, même de Grandchamp et de Héric. Une bonne vieille racontait, en 1850, que ce jour-là, dans sa jeunesse, « sa maison ne désemplissait pas de gens de Héric venant s’y reposer après leur voyage ». M. Dupas, recteur de Casson, écrivait, en 1778, que l’oratoire de Notre-Dame de Recouvrance était un petit sanctuaire isolé, mais assez proprement entretenu. Au sortir de la Révolution, il n’en était plus ainsi : l'abandon avait amené la décadence, presque la ruine. On cessa de célébrer la messe dans la chapelle trop misérable. Toutefois, pendant la première moitié du XIXe siècle, on continua d’y faire la procession traditionnelle, transférée au jour de l’Assomption. Les habitants des villages voisins cachaient pieusement sous la verdure les crevasses des murailles et la pauvreté de l’autel ; des jonchées de roseaux, empruntés au ruisseau du vallon, tenaient lieu de tapis ; et les fidèles, agenouillés autour de la chapelle croulante, s’unissaient au clergé qui chantait les litanies.

En 1860, M. le curé Philippe, profitant de la présence des ouvriers qui travaillaient au château du Chalonge. fit enfin relever ces ruines : la chapelle fut complètement reconstruite. Elle est là, dans son vallon solitaire, petite et modeste comme autrefois, et toujours vénérée. L’antique madone devant laquelle s’agenouillaient les pères et repris sa place au-dessus de l’autel, pour recevoir les hommages des fils ; et les bienheureux particulièrement honorés dans la paroisse sont rangés a ses côtés, connue pour lui faire une cour, savoir : saint Pierre et saint Fiacre, sainte Anne et sainte Germaine. Une plaque commémorative porte les noms de M. Paré, maire de Casson, et des principaux bienfaiteurs : Melle de Grammont, MM. de Bouillé et de la Cadinière. Enfin, à droite, en entrant, l’on voit un bas-relief représentant Notre-Dame et, devant elle, a genoux, trois personnages lui offrant une chapelle.

 

Notre Dame de Recouvrance ! Ai-je besoin de vous indiquer le mystère que nous rappelle ce titre ? Jésus avait douze ans; pour obéir aux prescriptions de la loi Mosaïque, il accompagna ses parents a Jérusalem, au temps de la pâque. « Les jours saints étant passés, ils prirent le chemin du retour. Or, l’Enfant Jésus était resté à Jérusalem, sans que ses parents s’en fussent aperçus. Supposant qu’il était dans l’une ou l’autre compagnie, ils firent une journée de voyage. Alors ils le cherchèrent anxieusement parmi ceux de leur parenté et parmi leurs connaissances. Ne l'ayant point trouvé, ils retournèrent à Jérusalem, le cherchant toujours. Après trois jours, ils le trouvèrent dans le Temple ».

 

Nous aussi, chrétiens, nous avons Dieu avec nous, et l’on peut dire que nous le possédons surnaturellement de deux manières, par la foi et par la grâce. Mais nous aussi, nous pouvons le perdre. Toutefois, la différence est grande entre la Vierge et nous. Marie perdit l'Enfant-Dieu sans commettre aucune faute, et uniquement parce que Jésus voulut lui imposer une épreuve méritoire en nous donnant une leçon. Pour nous, au contraire, si nous perdons Dieu, c’est toujours par notre faute. En effet, que l’homme perde la foi ou la grâce, il y a toujours en quelque faute de sa part.

 

Heureusement, Dieu peut être retrouvé, et la sainte Vierge nous en donne l’exemple. Mais, pour retrouver Dieu, il faut d’abord, comme elle, éprouver quelque peine de l’avoir perdu. Les hommes d’orgueil ou de plaisir qui vivent heureux, tranquilles, sans souci de la perte qu’ils ont faite, ne retrouveront jamais Dieu. C’est la preuve qu’ils n’ont aucun repentir de la faute commise ; c’est la preuve aussi qu'ils ne comprennent pas quel grand bien c’est que de posséder Dieu. Je puis bien ajouter que, en général. l’homme heureux éprouve rarement le besoin de Dieu, tandis que celui qui souffre est tout naturellement incliné vers lui. Comment, après cela, se plaindre de la douleur et dire que les heureux de ce monde ont la meilleure part ?

 

Pour retrouver Dieu, il faut ensuite le chercher, c’est-à-dire montrer quelque bonne volonté, faire quelques efforts pour retrouver la foi ou la grâce. Alors, Dieu fait le reste du chemin et, comme il a fait dans l’Incarnation, il marche vers nous à pas de géant: exultavit ut gigas ad currendam viam.

 

Pour retrouver Dieu, il faut le chercher dans le temple, c’est-à-dire en priant et en étudiant. Pour retrouver Dieu, il faut le chercher avec Marie. Si donc, vous aviez perdu la foi, et ce malheur n’est point rare en ce siècle d’ignorance et de blasphème ; si donc vous aviez perdu la grâce, priez, étudiez, mortifiez-vous, frappez-vous la poitrine, et ne manquez pas d’invoquer en même temps Notre-Dame de Recouvrance.

 

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