Le Mois de Marie des Madones Nantaises

Abbé Ricordel

Eglise_Saint-Jacques_de_Pirmil_1_-_Nantes

Quatorzième jour

Notre Dame de Patience

 

La piété des fidèles de Nantes avait dressé un autel à Notre-Dame de Patience dans la Collégiale. Les habitants de Petit-Mars avaient fait mieux, et lui avaient consacré une chapelle. Celle-ci fut élevée, en l’année 1649, à la dignité d’église paroissiale. S’il faut en croire l’archidiacre Binet, cité par M. l’abbé Grégoire, ce n’était qu’une restitution, et l’église du Vieux-bourg, comme on dit encore aujourd’hui, ne faisait que rendre à sa voisine un titre que naguère elle lui avait ravi. C’est le 16 novembre que l’église de Patience, agrandie et transformée, « fut bénite, par noble, vénérable et discret Michel Laubier, bachelier en théologie de la faculté de Paris, vicaire général et official de Nantes ». Le dimanche suivant, 19 novembre, la paroisse s’y rendit solennellement en procession et la messe y fut chantée pour la première fois. Le nouveau temple était bien pauvre : point de carrelage, point de lambris, point de balustrade aux petits autels, et tout le reste à l’avenant... Et ce fut ainsi pendant près d’un siècle, jusqu’en 1726 ! L'église eut été plus justement dédiée à Notre Dame de Bethléem ! Mais n’insistons pas, car ce serait sortir de notre sujet. En effet, la chapelle de Patience, en devenant église, avait perdu son nom, pour prendre sans doute celui du patron de la paroisse, saint Pierre-ès-liens. Ajoutons cependant que l’emplacement occupé naguère par l’antique chapelle de Notre Dame, puis durant deux siècles par l’église paroissiale, l’est aujourd'hui par un calvaire que la piété des habitants de Petit-Mars s’est plu a environner de verdure et de fleurs.

Pour trouver un autre sanctuaire consacré à Notre Dame de Patience, il nous faut revenir à Nantes, sur le territoire de la paroisse actuelle de Saint Jacques. C’était dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, vers 1765 ; une fervente chrétienne, Madame Bontant, édifiait par sa piété le quartier Dos-d'âne, c’est-à-dire, l’angle formé par la Loire et la Sèvre. Elle se faisait surtout remarquer par son amour envers la sainte Vierge. Elle avait, a proximité de sa demeure, des sanctuaires assez nombreux, semble-t-il, pour satisfaire sa dévotion : sur la hauteur que signale aujourd’hui l’élégant clocher de Saint Paul, Notre Dame des Vertus ; à l’entrée de la route de Vertou, Notre Dame de Bonne Garde ; enfin, dans l’église du prieuré de Pirmil, l’autel vénéré et la confrérie célèbre de Notre Dame de Vie. Tout cela pourtant ne lui suffisait point, et elle voulut avoir elle-même sa chapelle de Marie : elle la fit élever avec amour et la dédia à Notre Dame de Patience. Peut-être, durant sa vie déjà longue, avait-elle connu beaucoup de tribulations, et voulait-elle chercher, dans la méditation continuelle des douleurs de la Vierge-Mère, et de sa sublime résignation au pied de la croix, la patience dans ses propres infortunes. Peut être voulait-elle simplement rappeler un pauvre peuple du voisinage que la patience dans les privations et les peines est, pour le chrétien, le secret d’être heureux.

Madame Bontant, en effet, ne garda point son oratoire pour elle seule ; dès le principe, les portes en fureut ouvertes a tous les habitants du quartier. Ceux-ci ne tardèrent pas à s’y presser, et la fondatrice organisa pour eux des exercices quotidiens. Le matin, à l’aube, on récitait en commun la prière, les litanies du saint Nom de Jésus, puis un premier chapelet, suivi d’une lecture de piété ; un prêtre, attaché sans doute à la petite chapelle, venait alors célébrer la sainte messe, que suivaient un deuxième chapelet et une seconde lecture. Enfin, on ajoutait le De profundis, le Salve Regina, trois Ave Maria, deux Pater et deux Ave : c’était l’exercice de la matinée. Le soir, la pieuse assemblée récitait un troisième chapelet pour achever le rosaire. Chacun de ces exercices se terminait par le chant d’un cantique.

Madame Bontant était avancée en âge. Elle voulut, avant de mourir, assurer l’existence de cette oeuvre intéressante des prières du matin et du soir. Elle voulut aussi, du même coup, procurer l’instruction chrétienne aux petites filles de ce pauvre quartier. Le meilleur moyen était de faire appel a une communauté de religieuses enseignantes. Ainsi pensa la fondatrice. Elle adressa une touchante supplique au Père Besnard, supérieur général des Soeurs de la Sagesse, le conjurant « à genoux, de lui envoyer deux sœurs, afin qu’avant de mourir elle eût la consolation de voir se perpétuer le culte que l’on rendait a la sainte Vierge dans la chapelle qu’elle avait fait bâtir ». Comment résister à de tels accents ? Les deux sœurs furent immédiatement accordées. Elles s’appelaient sœur Agnès et sœur Bathilde et arrivèrent rue Dos-d’Ane, à la fin de l’année 1770, le 16 novembre. Les deux saintes filles s’en allèrent d’abord demander la bénédiction de l’Evêque de Nantes, Mgr de la Muzanchère, puis ouvrirent sans tarder leur école charitable.

L’oeuvre nouvelle prospéra et, dès l’année 1773, il fallait demander à Saint-Laurent une troisième religieuse. On en comptait sept dans la maison de la rue Dos-d’Ane, en 1791. La très sainte Vierge d’ailleurs ne pouvait manquer de bénir un établissement où elle était si fidèlement honorée. Les exercices religieux, établis par Madame Bontant, n’avaient point été interrompus ; chaque matin et chaque soir, la chapelle s’ouvrait aux fidèles ; ceux-ci priaient avec plus d’ardeur que jamais la Bonne Mère, excités par la voix et les exemples des Soeurs. Et Notre-Dame, heureuse de ces hommages persévérants, donnait aux pieuses institutrices le courage, la force et la patience, si nécessaires dans l’oeuvre délicate et difficile de l’éducation des enfants. Elle devait aussi leur donner courage, force et patience, pour supporter sans faiblesse la persécution qui allait s’abattre sur la petite communauté.

Le 9 juin 1791, elles refusèrent de prêter le serment schismatique et déclarèrent unanimement qu’elles voulaient continuer leur vie religieuse. Elles la continuèrent, en effet, pendant près de deux ans, non pas, toutefois, sans subir bien des vexations et courir bien des dangers. La plupart des parents retirèrent leurs enfants d’une école désormais suspecte ; et les pauvres sœurs, n’ayant plus qu’un petit nombre d’élèves, passaient leurs jours dans la tristesse et les alarmes. Le 15 octobre 1792, on vint faire l’inventaire de leur modeste mobilier. Elles purent soustraire les vases sacrés et les principaux ornements de la chapelle, qui furent confiés plus tard à la famille Giraud. Enfin, le 28 mars 1793, eut lieu leur expulsion. Ces saintes femmes, qui n’avaient jamais fait que du bien, furent, non seulement chassées de leur maison, mais traitées indignement, et emmenées en prison, au milieu des huées de la populace. On les conduisit au Sanital, où elles passèrent de longs mois entassées, avec d’autres religieuses, dans un grenier. Elles y reçurent la visite de Dieu. Un jour, elles virent entrer dans leur galetas un inconnu, qui leur dit, sans préambule : « Etes-vous disposées à verser votre sang pour Jésus Christ, à mourir pour la religion Catholique, apostolique et romaine ? » « Nous le sommes » répondirent-elles. « Avez-vous la contrition de vos péchés ? » « Oui , répondirent-elles encore. « Eh bien ! Mettez-vous à genoux ». Puis, ouvrant une boîte de métal précieux, l’étranger leur distribua la sainte communion. Il disparut ensuite sans qu’elles aient pu se rendre compte comment. Cet inconnu n’était pas prêtre, sans doute, puisqu’il ne parla point du sacrement de pénitence ; était-ce un pieux laïc ? Était-ce un ange, comme quelques uns l’ont cru ? C’était, du moins, un envoyé du Ciel.

Des sept religieuses qui composaient la petite communauté de Pirmil, une, la supérieure, mourut à l’hôpital de Brest,où les patriotes l’envoyèrent avec une de ses sœurs, soigner leurs malades ; deux disparurent sans laisser de traces ; les quatre autres reprirent ailleurs leur ministère de charité après la Révolution, et moururent saintement comme elles avaient vécu. L‘école charitable de Saint Jacques fut rouverte plus tard, mais non point dans l’établissement de la rue Dos-d’Ane, et la petite chapelle de Mme Bontant pleure toujours ses pieuses réunions d’autrefois.

 

La pieuse dame de Pirmil, dont j’ai appelé la simple et touchante histoire, nous donne de salutaires leçons. Elle s’efforce d’abord d’inspirer au peuple qui l’entoure le goût et la pratique de la prière.

Hélas ! Que de gens qui ne prient jamais, même parmi ceux qui consacrent encore vingt-cinq minutes par semaine à une messe basse entendue distraitement ! Et ils oublient Dieu, et leur foi peu a peu s’affaiblit pour s'éteindre bientôt tout a fait, et leurs idées s‘abaissent, et rien de grand n’est plus capable de faire vibrer leurs âmes, et ils se matérialisent complètement, ne songeant qu’aux affaires ou aux distractions, et ils se vautrent dans la boue et, sous la poussée des appétits insatiables, éclosent inévitablement les entreprises louches, les jalousies, les haines, les révoltes, les révolutions.... Mettez, au contraire, la prière sur leurs lèvres, et vous ranimerez la foi dans leurs âmes, et vous les forcerez a regarder le ciel, et leurs idées s’élèveront, et ils comprendront ce qui est grand, et ils aimeront ce qui est bien, et ils aspireront a la vertu, a la sainteté, au ciel, compensation et revanche des misères de la vie, et vous aurez, autant du moins qu’on peut les posséder ici-bas, la paix et l'harmonie sociales.

La bonne dame Bontant songe ensuite a procurer aux enfants le bienfait d’une éducation chrétienne ; elle veut qu’ils apprennent à connaître Dieu et à le servir. L‘enfant, c’est tout l’homme. Les principes inoculés aux jeunes âmes s'y gravent ordinairement pour la vie. Élevez les enfants sans religion et sans Dieu, vous aurez des hommes d'argent ou de plaisir, et bien souvent des monstres, parce que rien ne sera capable de contrebalancer en eux les instincts et les appétits, parce que la morale des intérêts, la seule qu’ils puissent connaître, n’est pas une morale, et qu’elle conseille les pires choses, dés-là qu’elles conduisent au succès. Mettez au contraire la foi dans les jeunes âmes, vous jetez en elles du même coup la semence des vertus ; et si les passions de l‘adolescence l’emportent souvent, il reste toujours dans ces âmes quelques bons sentiments, réserve de l’avenir, et tôt ou tard se fait entendre la voix du remords qui sonne le réveil du bien. Les enfants élevés chrétiennement, ou resteront honnêtes et vertueux, ou du moins reviendront, au soir de la vie, aux principes du jeune âge.

Suivons donc les exemples de Madame Bontant, inspirons au peuple l’amour de la prière, procurons aux enfants une éducation chrétienne. Mais pour exercer ce fécond apostolat, il faut des qualités maîtresses et par dessus tout de la patience ; et c’est bien justement que la charitable dame avait dédié la chapelle, centre de ses œuvres, à Notre Dame de Patience.

Il faut de la patience, parce que ce sont-là des œuvres délicates et difficiles qui demandent un dévouement inlassable, de tous les jours, de tous les instants, une grande maîtrise de soi, l’oubli complet de sa personne, de son amour-propre, de tous les intérêts humains. Il faut de la patience, parce que ceux qui se livrent à ce ministère charitable ne recueillent le plus souvent que l’oubli, l’indifférence, l’ingratitude ; parce que les méchants, qui ont intérêt au règne des passions mauvaises, qui détestent instinctivement la foi et la vertu, s'efforcent toujours de déchaîner contre eux des persécutions. Le passé nous l‘apprend, hélas ! Et le présent aussi. Ce n’est pas un motif suffisant pour arrêter des chrétiens, encore moins des apôtres. À l’oeuvre donc, sans hésitation ni faiblesse, sous le regard et avec la protection de Notre Dame de Patience.

 

ND de Nantes

 

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