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Saint Vincent Ferrier

Religieux de l'Ordre de Saint Dominique, Confesseur

1357-1419

Fête le 5 avril


« Après les premiers Apôtres, Vincent est de tous les hommes apostoliques celui qui a fait le plus de fruit dans la parole de Dieu ». (Saint Louis de Grenade). « Il fut l'ange de l'Apocalypse, volant au milieu du ciel, pour annoncer le jour redoutable du jugement dernier ». (Pie II, Bulle de la canonisation).

La ville de Valence, en Espagne, très féconde en Saints, donna au monde Vincent, de l'ancienne famille de Ferrier, le 23 janvier 1337. Guillaume Ferrier, son père, et Constance Miguel, sa mère, étaient des personnes fort pieuses, et l'on peut croire que ce fut par les grandes aumônes qu'ils faisaient aux pauvres qu'ils méritèrent d'avoir un tel fils. Notre Seigneur leur fit connaître, avant sa naissance, l'excellence du présent qu'il leur voulait faire. Un religieux, vêtu de l'habit de Saint Dominique, apparut au père et l'assura qu'il aurait un fils du même Ordre que lui, qui brillerait dans l'Eglise par l'intégrité de sa vie, par la pureté de sa doctrine et par la grandeur de ses miracles et, pour sa mère, contre son ordinaire, elle ne sentit aucune douleur en le portant de plus, elle entendit souvent, pendant sa grossesse, comme un petit chien qui aboyait dans ses entrailles ; l'archevêque de Valence, son parent, interpréta ce signe et lui dit que l'enfant qu'elle mettrait au monde serait un excellent prédicateur. Son baptême se fit avec beaucoup de solennité, et il fut appelé Vincent il devait, en effet, remporter d'insignes victoires sur les trois ennemis de notre salut le démon, la chair et le monde.

A peine eut-il l'usage de la raison, que ses parents, qui l'aimaient tendrement et en voulaient faire quelque chose de grand, l'envoyèrent aux écoles ; il y fit des progrès si remarquables, qu'on le jugea capable, à douze ans, d'entrer en philosophie, et à quatorze, d'entrer en théologie ; dans ces sciences, non-seulement il surpassait tous ses condisciples, mais il égalait même ses professeurs et s'acquit la réputation d'un grand philosophe et d'un excellent théologien. On vit paraître dès lors en lui l'inclination qu'il avait pour la prédication car il prenait plaisir à assembler ses compagnons et à réciter devant eux les sermons qu'il avait entendus dans les chaires de Valence. Son amour était encore plus grand pour la piété que pour l'étude. Il fréquentait les églises et y passait tous les jours beaucoup de temps en oraison ; il ne manquait jamais de jeûner le mercredi et le vendredi pratique qu'il observa inviolablement tout le reste de sa vie. Sa tendresse et sa dévotion pour la sainte Vierge étaient extrêmes, et un prédicateur lui semblait toujours avoir bien prêché lorsqu'il avait publié les louanges de cette Reine des Anges. Les larmes qui coulaient alors de ses yeux faisaient voir la joie dont son cœur était rempli. La passion et la mort de Notre-Seigneur étaient un autre objet de sa dévotion il ne pouvait rien lire ni entendre sur ce sujet qu'il ne pleurât d'amour et de compassion ; aussi ne manquait-il jamais de réciter les Heures de la Croix et celles de Notre Dame. Loin de faire tort à ses études, cette régularité lui méritait du Ciel l'ouverture de l'esprit et les lumières nécessaires pour réussir. Il avait aussi une très grande charité pour les pauvres il leur donnait tout ce qui était en son pouvoir, les menait librement dans la maison de ses parents pour y recevoir l'aumône et, ayant reçu de ces mêmes parents la troisième partie de ce qu'il pouvait espérer de leur héritage, il n'employa que quatre jours à tout distribuer aux nécessiteux, et surtout aux maisons religieuses, qu'il regardait comme des compagnies bienheureuses de pauvres évangéliques.

Lorsqu'il eut dix-sept ans, son père lui fit trois propositions. La première, d'entrer dans l'ordre de Saint Dominique, selon la vision qu'il en avait eue avant qu'il vint au monde. La seconde, de se marier, ce qu'il pourrait faire fort avantageusement, ayant beaucoup de biens et les qualités de corps et d'esprit nécessaires pour faire une grande fortune dans le siècle. La troisième, d'aller à Rome ou à Paris, pour y faire valoir les talents extraordinaires que Dieu lui avait donnés. Vincent ne délibéra pas beaucoup sur ces trois choses il dit tout d'un coup à son père qu'il choisissait la première, à laquelle Dieu l'avait destiné de toute éternité. Ce choix causa une joie extrême tant à son père qu'à sa mère ils ne cessèrent tout le jour de lui en témoigner leur satisfaction, bien différents de ces parents cruels qui détournent leurs enfants de la profession religieuse, et aiment mieux les voir dans l'engagement des vices du monde que dans cette condition sainte, où l'on fait état de les combattre et de les surmonter.

Le lendemain, son père le conduisit lui-même au couvent de Saint Dominique, et le présenta au prieur. Toute la communauté le reçut et l'admit au nombre des postulants, et trois jours après, le 5 février 1367, fête de sainte Agathe, il prit l'habit de religion avec un contentement extrême de son âme, et au milieu de la joie générale des assistants on vit bien que sa vocation avait Dieu pour auteur aussi le considéra-t-on comme une lumière qui se levait sur l'horizon de l'Eglise. Son noviciat fut une imitation perpétuelle de la vie de saint Dominique, qu'il lut avec beaucoup d'assiduité et d'application de sorte qu'il n'eut pas de peine, au bout de l'an, d'être reçu à faire profession.

Après ses vœux, comme il savait que, pour réussir dans la prédication de l'Evangile, la fin de sa vocation religieuse et celle de son Ordre, trois choses lui étaient nécessaires l'oraison continuelle, l'étude de la théologie et la lecture de l'Ecriture sainte, il s'y appliqua sérieusement, et amassa, par ce moyen, un trésor de lumières et d'onction qui lui devait servir dans la suite à éclairer toute l'Europe, à toucher et convertir une infinité de cœurs. On l'obligea, quelques années après, à enseigner la philosophie aux jeunes religieux de son monastère et il s'en acquitta de telle sorte que plus de soixante-dix séculiers y venaient aussi pour l'entendre.

Ses supérieurs, admirant de plus en plus son érudition, l'envoyèrent à Barcelone, où les plus savants hommes de leur Ordre étaient alors et de la à l'université de Lérida, où, n'ayant encore que vingt-huit ans, il fut fait docteur par le cardinal Pierre de Lune, en ce temps-là légat en Espagne, et depuis en France, à la cour du roi Charles VI. Ayant été honoré du bonnet de docteur, il revint à Valence, lieu de sa naissance et de sa profession, où il fut reçu avec grand respect par plusieurs personnes de qualité, qui allèrent au-devant de lui, et lui témoignèrent une singulière estime. Quelques jours s'étant écoulés, l'évoque, avec son chapitre et les magistrats de la ville, le prièrent d'exposer publiquement l'Ecriture sainte et de faire des leçons de théologie. Il le fit avec tant de succès, et prêcha au peuple avec tant de zèle et d'édification, qu'on venait de tous côtés pour l'entendre. Etudiant, professeur ou prédicateur, il pratiqua toujours le conseil qu'il donne lui-même dans son admirable Traité de la vie Spirituelle : « Quelque étendue d'esprit qu'on croie avoir, dit-il, il ne faut jamais omettre les pratiques de la dévotion en lisant et en étudiant, on doit toujours élever son cœur à Jésus-Christ, pour lui demander la grâce de l'intelligence et il est nécessaire de retirer souvent ses yeux du livre pour se cacher intérieurement dans les plaies du Crucifix ».

C'était là la méthode qu'il gardait en étudiant, principalement après qu'il se fut entièrement consacré à l'exercice de la prédication, qui était son principal talent; car il composait ordinairement ses sermons aux pieds du crucifix, pour tirer des plaies de Jésus-Christ crucifié la lumière et le feu dont il avait besoin pour toucher ses auditeurs, et, après le sermon, il se mettait encore aux pieds du crucifix pour en rapporter tout le succès à sa gloire et pour renouveler ses résolutions de pratiquer le premier ce qu'il avait enseigné aux autres. Un jour, comme un grand seigneur devait assister à sa prédication, au lieu de suivre cette méthode, il se prépara avec travail, et avec une grande application d'esprit, mais il ne réussit pas à son ordinaire. Se faisant entendre le lendemain devant le même seigneur avec les dispositions qu'il avait coutume d'apporter, il prêcha incomparablement mieux et avec beaucoup plus d'onction et de forcé. Ce prince, qui s'en aperçut, lui en demanda la raison il lui répondit ingénument que c'était parce que Vincent avait prêché la première fois, et que Jésus-Christ avait prêché la seconde. Il ne faut donc pas s'étonner si ce zélé prédicateur faisait tant de bruit par ses sermons, et si l'on n'en sortait jamais qu'avec componction de cœur, et dans le dessein de quitter le péché et de commencer une meilleure vie.

Le démon, ne pouvant souffrir qu'il marchât à si grands pas dans le chemin de la perfection, et qu'il lui enlevât tous les jours un si grand nombre d'âmes dont il croyait être le maître, se servit de divers moyens pour le perdre ou pour l'arrêter dans l'heureux progrès de sa course. Un jour, il lui apparut sous la figure d'un anachorète il disait être un de ces anciens, solitaires qui avaient vécu avec tant de sainteté dans les déserts de la Thébaïde il raconta qu'étant jeune, il s'était donné du bon temps, mais que cela ne l'avait pas empêché d'arriver, dans la suite, à une grands pureté de vie; il lui conseilla de ne pas tant s'affaiblir dans sa jeunesse par les austérités et par les veilles, mais de donner quelque chose à la faiblesse et aux nécessités du corps, d'autant plus qu'il avait besoin de force pour la prédication, et que la discrétion était la mère de toutes les vertus. Il n'y avait rien de plus plausible ni de plus artificieux que cette tentation; mais le Saint, l'ayant découverte, repoussa courageusement le démon, tant par le signe de la croix, qu'en lui disant : « Va, Satan, je ne veux pas moins donner ma jeunesse à Dieu que ma vieillesse ». Une autre fois, cet ennemi des hommes lui apparut sous la figure d'un éthiopien, et le menaça de lui faire une guerre continuelle, dont enfin il sortirait victorieux mais les menaces ne lui réussirent pas mieux que les ruses, et le Saint le confondit en lui répondant que celui qui lui avait donné la force de commencer, lui donnerait aussi le courage de persévérer. Enfin, Vincent ayant lu, dans le livre de saint Jérôme, sur la virginité de la Mère de Dieu, ces paroles du Sage : « Personne ne peut être continent si Dieu ne le soutient de sa grâce », et, s'étant mis aussitôt à genoux devant une image de Notre-Dame, pour lui demander la conservation de sa virginité, ce monstre infernal eut l'effronterie de former une voix du côté de cette image, qui disait qu'il avait été vierge jusqu'alors, mais qu'il perdrait bientôt une fleur si précieuse. On ne peut pas concevoir quelle fut la douleur et la confusion de ce fervent Religieux en entendant ces paroles mais la Sainte Vierge, qui ne le voulait pas laisser longtemps en peine, lui apparut aussitôt avec une beauté admirable, et lui fit connaître que la première voix venait de l'ennemi, et que, pour elle, elle ne l'abandonnerait jamais. L'esprit présomptueux fut couvert d'une telle confusion, qu'il n'osa plus se servir des mêmes armes pour l'attaquer.

Mais comme son orgueil monte toujours et ne se rend jamais jusqu'à notre mort, il prit d'autres mesures pour faire la guerre au Serviteur de Dieu. Il mit dans l'esprit d'une femme de faire la malade, de le mander chez elle pour la confesser, et là, de témoigner pour lui une passion violente et criminelle. Le Saint lui dit qu'elle devait rougir d'une si grande effronterie et, sans se trop appuyer sur ses forces, ni prétendre demeurer auprès du feu sans se brûler, il prit incontinent la fuite, et laissa cette impudente pleine de confusion et de fureur. Cependant, comme elle craignit d'être dénoncée par le saint Religieux, elle voulut mettre son honneur à couvert, en criant de toutes ses forces que son confesseur avait voulu lui faire violence mais Dieu, le vengeur des injures faites à ses serviteurs, permit au démon d'entrer dans son corps, et de la tourmenter avec tant de cruauté, qu'il était bien visible que c'était un châtiment de sa calomnie. Les exorcismes furent employés pour la guérir mais elle ne put l'être que par les prières de saint Vincent.

Certains envieux, irrités des éloges qu'on ne cessait de donner à sa vertu, et poussés par une inspiration diabolique, décidèrent une femme de mauvaise vie, par l'appât d'une grande somme d'argent, à s'introduire secrètement dans la cellule du Saint. Ils l'aidèrent à s'y rendre un soir d'hiver qu'il prolongeait sa prière à l'église. Quand Vincent ouvrit la porte de sa cellule et trouva assise au pied de son lit cette misérable, il crut d'abord à une supercherie du démon qui voulait le tenter sous cette forme sédui- sante. Il fit le signe de la croix, et il s'écria : « Que fais-tu là, Satan, ennemi de Dieu ? » « Je ne suis pas Satan, répondit la courtisane mais une jeune fille qui ne peut plus résister à l'amour qu'elle a pour toi ». Elle allait continuer, mais le Saint l'interrompit, et d'un ton bref et impérieux : « Va-t-en, scélérate, lui cria-t-il, et prends garde qu'une mort soudaine ne te punisse de ton affreuse iniquité ! Comment as-tu osé tenter de souiller mon corps et mon âme, que dès mon enfance j'ai consacrés a Jésus-Christ ? » Soit effroi, soit excès d'audace, la malheureuse demeurait immobile. Alors Vincent répandit à terre des charbons ardents contenus dans un brasier, et, s'agenouillant sur les charbons, il dit à la courtisane : « Viens, si tu l'oses, viens te jeter sur ce feu il n'est pas aussi terrible que celui de l'enfer ». A ce spectacle la femme tomba à demi-morte, pleurant, sanglotant, demandant pardon au Saint, et lui promettant de changer entièrement de vie. Elle lui révéla le nom de ceux qui l'avaient portée à cet acte. Vincent la fit sortir, en lui ordonnant de tenir cachés les noms de ses complices. Mais elle ne promit pas le silence. Dès le lendemain elle raconta tout, et couvrit de honte ceux qui avaient voulu calomnier et déshonorer le Saint. La pécheresse fit une sincère conversion.

Cette double victoire ne lassa point l'esprit tentateur. Il porta un vieux pécheur, que le Saint avait repris, à se déguiser sous l'habit religieux, pour aller ensuite voir, de nuit, une femme mal famée. Celle-ci, avant qu'il repartît, voulut savoir son nom Je m'appelle Vincent Ferrier, dit-il malicieusement, mais je vous conjure de ne parler de notre entrevue à personne. Elle le promit, puis s'empressa de le publier avec des circonstances si particulières que les amis mêmes de Vincent ne savaient qu'en penser.

Le Saint s'était humilié devant le Seigneur il attendait de la miséricorde divine sa justification et se prosternait, plein de résignation, au pied des autels, avec l'espoir que son innocence triompherait de cette odieuse calomnie. En effet, Boniface, son frère, alors magistrat à Valence, profita d'une occasion solennelle pour faire reconnaître le coupable à la personne qui le recherchait. On montra à celle-ci le Père Vincent, mais elle répondit qu'elle connaissait bien le serviteur de Dieu, quoiqu'elle ignorât son nom, qu'elle l'avait entendu prêcher quatre fois, et que celui qu'elle demandait était déjà sur le retour de l'âge. L'imposteur fut découvert, et son infâme stratagème donna un nouvel éclat à l'innocence du Saint. On dit qu'à la fin ce vieillard, frappé de la mansuétude de Vincent, se convertit, et, chose rare, il abandonna dans un âge avancé les habitudes de sa jeunesse qui avaient vieilli avec lui.

En ce temps, Clément VII, qui s'était toujours porté pour successeur de saint Pierre contre le pape Urbain VI, étant mort, le célèbre Pierre de Lune, dont nous avons déjà parlé, fut élu en sa place par les suffrages des cardinaux de ce parti, et se fit nommer Benoît XIII. Une des premières choses qu'il fit après son couronnement fut d'envoyer vers saint Vincent, dont il connaissait les grands mérites, et de l'obliger de venir à sa cour. Lorsqu'il fut arrivé, il le prit pour son confesseur, et lui donna la charge de maître du sacré palais. Le Saint avait en aversion ces honneurs qui le tiraient souvent de son cloître et le détournaient des exercices de l'étude, de l'oraison et de la prédication néanmoins, il les accepta par obéissance, sachant bien que Dieu l'en ferait sortir selon l'ordre invariable de ses desseins, quand il lui plairait: Si l'on s'étonne qu'un homme si saint et si rempli de l'amour et de la lumière de Dieu, ait suivi le parti d'un pape schismatique, et ait même été son confesseur, on doit considérer que Dieu 'n'éclaire ses plus grands serviteurs qu'autant qu'il lui plaît et que dans le temps qu'il lui plaît; d'ailleurs, l'affaire de la légitime succession de saint Pierre était alors extrêmement embrouillée et difficile à résoudre, chacun des trois qui se disaient papes prétendant être le vrai Pape; le parti de Benoît était suivi de la France et de l'Espagne, et jugé le meilleur par un grand nombre de personnes éminentes en savoir et en sainteté. Nous tenons sans doute pour article de foi que, comme il n'y a qu'une Eglise catholique, il ne peut aussi y avoir qu'un seul souverain Pontife la foi ne nous oblige pas néanmoins de croire que ce souverain Pasteur soit celui qui est reconnu pour tel par une partie des fidèles, lorsque les autres fidèles en reconnaissent un autre, lorsque l'affaire est obscure et difficile d'elle-même, et n'a point encore été décidée par le jugement de l'Eglise.

Cependant, un grand nombre de princes et de prélats, ayant inutilement travaillé pour faire cesser ce grand schisme, jetèrent les yeux sur notre Saint pour négocier une affaire de cette importance. Il fit plusieurs voyages pour ce sujet, tant vers l'empereur Sigismond, qui était alors en Catalogne, que vers Charles VI, roi de France, et vers Martin, roi d'Aragon il avait même persuadé à Benoît XIII de renoncer volontairement à cette suprême dignité, et de fouler aux pieds les honneurs du monde pour donner la paix à l'Eglise. Mais ce pape ne persévéra pas dans une si sainte pensée il ne consentit pas plus que ses antagonistes de Rome Boniface IX, Innocent VII, Grégoire XII; pas plus que les papes du concile de Pise, Alexandre V et Jean XXIII, ou moins encore, à abdiquer, pour l'unité et la paix de l'Eglise, une charge qui, rompue en deux ou trois, mise en lambeaux, usurpée, était bien moins puissante à éloigner l'anarchie et la discorde du corps mystique de Jésus-Christ. Ces malheurs ne cessèrent qu'en 1417, par l'élection de Martin V, comme unique pape.

Quand il vit les efforts inutiles qu'on faisait pour amener le Pape à déposer la tiare, Vincent fut saisi d'une profonde douleur. Le séjour de la cour pontificale lui devint à charge, et il obtint de se retirer dans le couvent des religieux de son Ordre à Avignon. Telle fut sa tristesse qu'il tomba gravement malade la fièvre le dévora aucun remède ne put diminuer l'intensité du mal qui l'épuisait. Il était alité depuis douze jours, et il attendait la mort, qui devait mettre un terme aux amers chagrins qui le consumaient. La veille de la fête de saint François, 3 octobre 1396, il eut une si forte crise, que tous ceux qui entouraient son lit de douleur furent consternés, et crurent qu'il allait rendre le dernier soupir. Mais Dieu voulut alors vérifier en son serviteur ce qu'il avait dit dans le livre de Job : « Quand tu te croiras sur le point de périr sans ressource, alors tu te lèveras comme l'étoile du matin ». Tout à coup la cellule de Vincent fut remplie d'une lumière prodigieuse et d'une céleste splendeur.

Le Sauveur du monde, accompagné d'une multitude d'anges et des glorieux patriarches Dominique et François, se présenta au malade. « Lève-toi sain et sauf, Vincent, lui dit-il, et console-toi le schisme finira bientôt, et ce sera lorsque les hommes auront mis un terme aux nombreuses iniquités dont ils se souillent. Lève-toi donc, et va prêcher contre les vices c'est pour cela que je t'ai choisi spécialement. Avertis les pécheurs de se convertir, parce que mon jugement est proche ». Le Sauveur lui parla encore de trois choses. Il lui dit premièrement que, pour le rendre capable d'entendre et de poursuivre l'apostolat dont il le chargeait, il le confirmait en grâce faveur singulière, qui dut extraordinairement réjouir une âme aussi pleine d'humilité et de crainte. Il ajouta qu'il sortirait victorieux de toutes les persécutions suscitées contre lui et que dans ses combats le secours divin ne lui manquerait jamais, jusqu'à ce qu'après avoir prêché le jugement dans une grande partie de l'Europe, avec un grand fruit pour les âmes, il finît saintement sa vie aux extrémités de cette partie du monde. Enfin il lui donna diverses instructions sur la manière dont il devait exercer son ministère apostolique. Ses historiens ne nous en ont pas transmis les détails, mais il est facile de les deviner à l'ordre admirable invariablement suivi par le nouvel apôtre dans l'exercice de son ministère miraculeux. En cessant de parler au Saint, le Seigneur, en signe d'amour, lui toucha le visage avec sa main droite. « O mon Vincent, lève-toi », lui dit-il une seconde fois puis il disparut. L'attouchement divin avait produit son effet. Soudain Vincent se sentit parfaitement guéri et son cœur fut rempli d'ineffables consolations.

Cette apparition merveilleuse, racontée par les plus anciens biographes du Saint, est d'autant plus digne de foi que le Saint lui-même l'a confirmée dans une lettre qu'il écrivit à Benoît XIII, quinze ans plus tard. La cellule où saint Vincent Ferrier reçut une grâce aussi remarquable et une mission aussi miraculeuse, fut changée en une chapelle qui devint l'objet d'une grande dévotion. Le cataclysme révolutionnaire la détruisit avec le couvent qui la renfermait.

Le lendemain de sa guérison miraculeuse, Vincent se rendit auprès du Pape. Celui-ci fut aussi joyeux que surpris de voir en parfaite santé celui que la veille même, dans une visite bienveillante, il avait vu aux portes de la mort. Il fut plus surpris encore, mais moins joyeux, lorsqu'il entendit le Saint lui demander la permission de quitter la ville, et d'aller prêcher librement et pauvrement l'Evangile de contrée en contrée. Benoît XIII ne crut pas devoir lui donner cette permission pour le moment il avait besoin de lui. Vincent ne voulut pas désobéir il savait que les révélations particulières doivent être soumises au contrôle de l'Eglise de Dieu il se résigna donc à renvoyer à un autre moment l'exécution de son projet. Cette attente fut longue. On le retint deux ans, durant lesquels il servit avec une patience héroïque et une fidélité exemplaire, dans l'office de maître du sacré palais, celui qu'il regardait comme le véritable vicaire de Notre-Seigneur. Enfin il obtint le juste sujet de ses demandes. Pour le retenir et l'attacher à jamais à la cause des papes d'Avignon, on lui avait offert l'évêché de Lérida et le chapeau de cardinal; Vincent avait refusé. « Je dois exécuter, disait-il, l'ordre que j'ai reçu de Dieu, et Dieu m'a commandé d'aller prêcher le jugement à toutes les nations ». Un jour donc que, désolé de la résistance de Benoît XIII ses vœux les plus ardents, il priait avec larmes devant son crucifix, et offrait à Dieu la douleur de son âme, le Sauveur consola sa tristesse, en lui faisant entendre miraculeusement cette parole : « Va, je t'attendrai encore ». Il comprit qu'on ne résisterait plus à ses sollicitations, et, en effet, Benoît XIII lui permit de parcourir le monde en apôtre et de prêcher l'Evangile à tous les peuples de l'Europe. Il lui accorda pour cela les pouvoirs les plus étendus, pouvoirs qui furent confirmés plus tard par le concile de Constance et par le pape Martin V.

Vincent commença à Avignon même son nouvel apostolat le 23 novembre 1398. Puis, il parcourut en peu de temps une grande partie de l'Europe, prêchant en Catalogne, en Provence, en Dauphiné, en Savoie, en Lombardie, à Gênes, en Allemagne, en Lorraine, en Flandre, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, au royaume de Grenade et presque par toute l'Espagne, en plusieurs autres villes et provinces d'Italie et de France, et enfin en Basse-Bretagne, où nous le verrons finir ses jours, lorsque nous aurons dit quelque chose de ses vertus, pour éviter les répétitions.

Bien qu'il fût muni des autorisations les plus étendues de la part des souverains Pontifes, saint Vincent Ferrier ne prêchait jamais en aucun endroit sans la bénédiction et l'assentiment de l'évêque diocésain, ni la permission des supérieurs de son Ordre. Il s'imposa la règle de marcher toujours à pied, quand il passait de ville en ville et de pays en pays, quels que fussent d'ailleurs l'éloignement, la difficulté des routes et la rigueur des saisons. Ce fut seulement vers les dernières années de sa vie qu'une plaie douloureuse à une de ses jambes le contraignit d'user d'une monture. Mais en cela même il observa l'esprit de simplicité et de pauvreté. Il refusait les chevaux, et il cheminait sur un âne chétif, afin d'avoir un nouveau trait de ressemblance avec le Sauveur des hommes.

Avant d'entrer dans une ville pour l'évangéliser, il se jetait à genoux avec toute sa suite puis, levant les yeux au ciel et versant d'abondantes larmes, il priait pour le peuple à qui il allait prêcher le jugement. Son entrée était ordinairement très-solennelle. Evêque, clergé, magistrats, noblesse, une foule nombreuse, des flots de peuple accouraient à sa rencontre. On le conduisait sous un baldaquin; on l'honorait à l'égal d'un personnage royal, ou plutôt d'un apôtre, d'un ange du ciel. On chantait avec un enthousiasme indescriptible des hymnes, des psaumes, des cantiques sacrés. Quelquefois on faisait des lieues entières pour aller à sa rencontre. L'endroit où on le rejoignait était orné d'une croix chargée de perpétuer le souvenir de ce bonheur. Tel était aussi très souvent le concours du peuple qui se portait au-devant de lui, qu'afin d'empêcher la multitude trop avide et trop agitée, de le presser, de le renverser et de le fouler aux pieds, il fallait l'enfermer dans une solide barrière en bois précaution assez souvent inutile contre la véhémence et l'indiscrétion populaires, tant on désirait le voir, l'entendre et même le toucher. Au milieu de ces ovations prodigieuses, son humilité était parfaite; en ces moments il avait sans cesse dans l'esprit et dans la bouche ces paroles du Psalmiste : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à votre nom seul donnez la gloire ».

Quand il y avait dans la ville un couvent de son Ordre, il allait s'y retirer, à moins que l'évêque ne l'obligeât à venir dans son palais pour être plus utile au peuple. Mais dans les villages où son Ordre n'avait pas de maison, il allait loger dans un monastère de religieux ou chez le curé. En se dirigeant vers le lieu choisi pour sa demeure, il chantait avec ceux de sa compagnie les litanies de la Vierge ou quelques prières pieuses. Malgré les fatigues du voyage, le Saint ne se reposait pas en entrant dans la maison qu'il devait habiter. Il continuait ses exercices dans l'ordre accoutumé, jeûnait, gardait l'abstinence, faisait l'oraison, lisait la sainte Ecriture, et prenait une collation très-frugale. On le sait, la Règle des Frères Prêcheurs n'oblige sous aucune peine de péché, et nous ajoutons ceci hors du couvent elle admet une dispense presque générale des observances qui constituent la vie monastique notre excellent religieux y était pourtant aussi fidèle que le plus fervent novice. Il en gardait toutes les austérités il y en ajoutait même d'autres. Ainsi il portait continuellement un rude cilice chaque soir, avant sa collation, il s'administrait une discipline sanglante et quand il était trop faible pour agir lui-même, il priait un de ses compagnons, au nom de la Passion du Sauveur, de lui rendre ce bon office et de ne pas l'épargner.

L'homme de Dieu se couchait tard, et il s'accordait cinq heures de sommeil seulement; son lit ordinaire était la terre ou quelques faisceaux de menues branches. Une pierre ou le livre sacré des Ecritures lui servait d'oreiller. Il se levait toujours à minuit pour dire Matines, et il récitait son office à genoux, très-distinctement et avec beaucoup de dévotion. Sa chasteté était admirable. Jamais il ne regarda de femme en face jamais, durant trente ans, il ne vit de tout son corps que ses mains nues. Il avait un si grand amour pour la pauvreté évangélique, qu'il exhortait tout le monde à l'embrasser beaucoup de personnes fort riches, de toutes sortes de conditions, distribuèrent leurs biens aux pauvres pour suivre Jésus-Christ pauvre, à l'exemple de son serviteur.

Emue par les miracles du Sauveur, et désireuse d'entendre sa doctrine, une grande foule suivait ses pas à travers la Judée et la Samarie, où il allait, prêchant le royaume de Dieu. Ce fut un sentiment semblable qui groupa autour de saint Vincent Ferrier quelques personnes, heureuses de le suivre et de marcher sous sa direction dans les voies du salut. Le Saint crut devoir permettre à ces personnes de s'attacher à lui. Leur nombre ne tarda pas à s'accroître bientôt il fallut compter par milliers les dévots pèlerins qui s'associèrent à ses courses. La troupe de notre Saint comprenait trois catégories principales la première formée de ses coadjuteurs dont le nombre s'élevait à une cinquantaine de religieux ou prêtres la seconde, composée d'un nombre assez considérable de Tertiaires de l'Ordre de Saint Dominique la troisième, réunissant une multitude de pénitents dont le nombre a quelquefois atteint le chiffre énorme de dix mille. Le spectacle des vertus héroïques pratiquées par ces pieux pèlerins était une prédication qui parlait aux yeux avec autant d'éloquence, que les sermons du maître retentissaient aux oreilles. On recevait à la fois le précepte et l'exemple de la piété chrétienne. Ce nombreux personnel accélérait le mouvement religieux. Les uns instruisaient les ignorants, les autres donnaient à chacun en particulier les conseils que saint Vincent donnait à tous en général. Ils excitaient les uns et les autres à une prompte imitation, et ils ajoutaient aux grands exercices religieux une pompe, un enthousiasme qui, de proche en proche, ne tardait pas à gagner tous les cœurs par une salutaire contagion.

Le Saint avait prescrit de très-sages règlements, soit pour l'admission des fidèles dans cette sainte compagnie, soit pour leur manière de vivre. On repoussait ceux qui ne jouissaient pas d'une bonne réputation. Les pécheurs publics devaient faire auparavant une pénitence publique très rigoureuse, et encore ils formaient une section à part, appelée des disciplinants, où l'on voyait des voleurs, des assassins, des courtisanes, des magiciens, des sorcières qui expiaient leurs crimes par des austérités édifiantes. La confession et la communion étaient d'usage au moins une fois par semaine. Cette double pratique contribuait à unir les cœurs à Dieu par des liens plus étroits, et à resserrer entre les membres de la société les nœuds de la charité chrétienne.

Son oraison était continuelle et la présence de Dieu lui était si familière qu'il n'en détournait jamais ni son esprit ni son cœur. Il ne donnait que cinq petites heures au sommeil, encore pouvait-il dire, comme l'épouse, que si ses sens étaient alors assoupis, son cœur ne laissait pas d'être éveillé car il ne cessait point, durant tout ce temps-là, de penser à Dieu et de s'occuper des vérités éternelles. Il avait toujours le crucifix à la main, ou pendu au cou, pour mieux conserver la mémoire de la Passion de son Sauveur et il l'appelait sa grande bible, parce qu'il y trouvait tous les trésors de la science et de la lumière de Dieu, qui sont répandus dans les saintes Ecritures. Il se confessait tous les jours avant de célébrer la sainte messe; et, lorsqu'il était au Canon, l'onction de la grâce dont son âme était remplie se dilatait si fort, qu'il versait des larmes en abondance. La dévotion envers la Sainte Vierge s'accrut toujours en lui avec l'âge, et il travaillait sans cesse à l'implanter dans le cœur de ses pénitents et de ses auditeurs. Lorsqu'il arrivait en un lieu, il ne manquait jamais, quelque heure qu'il fût, d'aller à l'église saluer le Saint Sacrement, comme un enfant bien né qui n'entre point dans la maison de son père sans lui rendre ses devoirs et le saluer. Le plus souvent l'église était trop petite pour contenir son nombreux auditoire. Il choisissait alors une vaste place ou une plaine voisine, et y faisait dresser une estrade assez large pour supporter à droite un autel et à gauche une chaire. Il célébrait tous les jours une messe solennelle, accompagnée du chant de plusieurs clercs habiles et de la musique grave d'un orgue qui le suivait partout.

Après la messe, montant sur la chaire ornée de tapis précieux et d'un baldaquin qui le protégeait contre les rayons du soleil, et en même temps permettait à sa voix d'arriver avec plus de force jusqu'aux extrémités de son nombreux auditoire, Vincent prenait la parole, et se laissant aller à toute l'ardeur de son zèle, il exposait avec une force irrésistible, une éloquence toute divine, les grandes vérités de la religion. Après le sermon, il s'arrêtait quelque temps au pied de la chaire pour donner ses mains à baiser au peuple et bénir les malades qu'on lui présentait en foule. Il récitait sur eux des prières, qui souvent leur rendaient miraculeusement la santé. Une cloche avertissait le peuple de cet instant, et on l'appelait la cloche des miracles.

Quand il avait terminé cette œuvre de charité, notre Saint se rendait à l'église avec d'autres prêtres, ses compagnons, pour y entendre les confessions de ceux qui s'étaient convertis, et il y demeurait jusqu'à midi, heure de son repas. Tout en pourvoyant aux nécessités de la vie par une frugale nourriture, il se faisait faire une lecture de l'Ecriture sainte; son repas terminé, il continuait lui-même cette lecture, ou il méditait en silence pendant une heure. La lecture finie, et Vêpres récitées, il prêchait encore au peuple un grand sermon. Le reste de la journée était employé à écouter les confessions, à prêcher en particulier aux moines, aux religieuses, aux prêtres, à certaines réunions particulières, où l'inspiration divine le conduisait là, souvent il ébranlait les personnes endurcies, réconciliait les adversaires, faisait restituer les biens acquis injustement, et consolait les affligés.

Vers le soir, il disait à un de ses frères de sonner la cloche des miracles. A ce son bien connu, les malades se rassemblaient à l'église pour recevoir la santé. Enfin, à l'entrée de la nuit, il présidait une procession de pénitents qui se donnaient publiquement la discipline, et c'est par cette cérémonie que Vincent terminait les exercices publics de son ministère. Outre les grâces sanctifiantes, il était admirablement avantagé de celles que nous appelons gratuites, et qui sont données pour le salut du prochain. Entre autres, il possédait éminemment celle de parler avec clarté, avec force, avec onction et avec une divine éloquence. Lorsqu'il traitait un sujet de compassion et d'amour, il le faisait avec une si grande douceur et une parole si pathétique, qu'il attendrissait tous les cœurs. Mais lorsqu'il prêchait sur le péché, la mort, le jugement, le purgatoire ou l'enfer, c'était avec un zèle si fort et si foudroyant, qu'il jetait la terreur dans les âmes les plus endurcies. C'est ce qui lui arriva un jour à Toulouse prêchant sur le jugement dernier, et répétant ces paroles de saint Jérôme : « Levez-vous, morts, et venez au jugement », il effraya tellement ses auditeurs, qu'il les fit tous trembler et frémir. Une autre fois, parlant encore sur le même sujet au milieu d'une place publique, plusieurs milliers de personnes qui l'écoutaient furent saisies d'une si grande frayeur, qu'elles tombèrent en défaillance. Pendant la plupart de ses sermons, on entendait les cris et les gémissements d'un grand nombre des assistants, en sorte qu'il était souvent obligé d'interrompre ses prédications et de s'arrêter tout court, jusqu'à ce que les sanglots de ses auditeurs eussent cessé. Ses discours n'étaient pas seulement affectifs il les fortifiait encore de raisonnements si puissants, et do tant d'autorités tirées de l'Ecriture et des Pères de l'Eglise, que l'on aurait dit qu'il savait par cœur ou qu'il avait devant les yeux tous les livres saints. Sa voix était tout à la fois forte et agréable, et quelque grande que fût la multitude de ses auditeurs, les plus éloignés l'entendaient aussi aisément que ceux qui étaient le plus près. Il est même arrivé quelquefois, par un grand miracle, que des personnes éloignées de plusieurs lieues, qui n'avaient pu venir à son sermon, l'ont entendu aussi distinctement que si elles eussent été au milieu de l'assemblée. Il avait si éminemment le don des langues, que celle dont il se servait en chaire devenait intelligible à toutes sortes de nations, et qu'il n'y avait personne en son auditoire, soit Français, soit Italien, soit Allemand, Anglais, Grec ou Barbare, qui ne l'entendît et ne conçût aussi parfaitement ce qu'il disait, que s'il eût parlé la propre langue de tous ces différents pays.

Les prédictions et les miracles qu'il faisait à tous moments montrent assez qu'il avait le don de prophétie, et ces grâces gratuites qui donnent le pouvoir de guérir les maladies et d'opérer toutes sortes de prodiges. Il prédit à la mère d'Alphonse Borgia, lorsqu'il n'était encore qu'un enfant, et depuis à Alphonse Borgia même, qu'il serait Pape, et que dans cette souveraine dignité il lui ferait un très-grand honneur ce qui s'est trouvé véritable car, après la mort de Nicolas V, Alphonse, qui était devenu un grand jurisconsulte, et qui avait été fait évêque de Valence et cardinal, fut enfin créé Pape, sous le nom de Calixte III, et canonisa notre Saint. Un jour, lorsqu'il prêchait à Alexandrie, ville de Ligurie, il s'arrêta tout court au milieu du sermon, et dit à son auditoire : « Je vous fais savoir une bonne nouvelle dont Notre-Seigneur m'a fait part aujourd'hui c'est qu'il y a parmi nous un jeune homme qui sera un jour l'honneur de la Congrégation de Saint-François, et qui, par ses prédications et sa sainteté, rendra de très-grands services à l'Eglise on l'invoquera publiquement par des prières avant moi ». C'était saint Bernardin de Sienne, la lumière de l'Italie et de l'Ordre de Saint-François, lequel fut canonisé par le Pape Nicolas V, l'an 1540, cinq ans avant ce saint Prédicateur. Il avertit deux religieux, l'un de son Ordre et l'autre des Ermites de Saint-Augustin, de se confesser promptement, parce qu'ils mourraient subitement le jour même ils le firent, et, quelques heures après, ils moururent comme il le leur avait prédit. Par le même esprit prophétique, il voyait les choses absentes, quoiqu'elles fussent extrêmement éloignées. Le décès de son père et celui de sa mère lui furent révélés pendant qu'il prêchait, afin qu'il les pût recommander aux prières de ses auditeurs.

Un de ceux qui s'étaient engagés parmi les pèlerins qui suivaient l'Apôtre de Dieu, avait l'esprit assez mal fait pour mettre en doute intérieurement les miracles et les conversions qu'il voyait opérer par le thaumaturge. Il observait toutes ses paroles et toutes ses actions pour y trouver à redire, à la manière des Pharisiens, dont les yeux étaient toujours fixés sur le Sauveur des hommes dans l'espoir et la volonté de le prendre en faute. Un jour Vincent l'accoste, le regarde fixement, et commence à lui découvrir par son discours toutes les pensées de son cœur, toutes les critiques et tous les doutes qui se pressaient en son âme à l'égard de sa conduite apostolique il le fit avec tant de vérité et de force, que le disciple, confus et repentant, se jeta à ses pieds et lui demanda humblement pardon. Vincent le lui accorda de bon cœur; maison même temps il lui adressa un avertissement paternel : « Pensez, lui dit-il, à ce que vous faites vous- même, et non à ce que font les autres ».

Non-seulement Vincent pratiquait cette vertu qui rend l'homme aimable à ceux qui vivent avec lui, mais il l'insinuait aux autres avec beaucoup d'adresse. Un jour, une femme vint le trouver, se plaignant vivement des mauvais traitements qu'elle endurait de la part de son mari. « Enseignez- moi, mon bon Père, ajouta-t-elle, un moyen efficace pour avoir la paix dans la maison, afin que cet homme ne me maltraite pas continuellement de parole et de fait ». Le Saint la laissa parler à son aise il comprit bientôt la cause du mal dont elle réclamait le remède; c'était seulement sa loquacité et sa pétulance elle excitait la colère de son mari par son bavardage et ses répliques insolentes. Alors le Saint lui dit : « Si vous désirez mettre un terme à ces dispositions fâcheuses, allez trouver le frère portier de notre couvent, et faites-vous donner dans un vase de l'eau du puits qui est au milieu du cloître. Lorsque votre mari entrera dans la maison, prenez aussitôt une gorgée de cette eau sans l'avaler, et gardez-la longtemps dans votre bouche. Si vous faites cela, je vous l'assure, votre mari ne se mettra plus en colère et deviendra doux comme un agneau ». Aussitôt la femme s'empressa d'exécuter le conseil du Saint, trouvant que le remède n'était pas difficile. Lorsque le mari entra dans la maison, commençant à s'irriter, elle courut au vase et but sa gorgée d'eau, qu'elle retint aussi longtemps qu'elle put ce qui fit que, ne trouvant pas de réponse, le mari se tut à son tour. Il fut lui-même émerveillé de ce qu'elle ne disait rien, et il remercia Dieu de lui avoir changé le cœur et fermé la bouche, d'où provenaient toutes leurs disputes. Quand le fait se fut produit plusieurs fois, toujours avec le même succès, la femme retourna trouver saint Vincent, et le remercia avec effusion de lui avoir enseigné un pareil remède. Alors le Saint, lui parlant avec douceur, mais avec clarté, lui dit : « Le remède que je vous ai enseigné, ma fille, ce n'est pas l'eau du puits, comme vous le croyez, mais le silence. En vous taisant vous avez mis la paix entre vous et votre mari. A peine dans la maison, vous l'irritiez par des demandes importunes, et il s'en allait en colère c'était votre faute si cette colère allait croissant vos répliques insolentes en étaient la cause. A l'avenir gardez le silence, et vous serez toujours en paix avec votre mari ». De là le proverbe commun à Valence, lorsqu'une femme se plaint de son mari, on lui répond : « Remplissez votre bouche d'eau, et il vous arrivera ce qu'a dit saint Vincent ».

Quand il confessait les pécheurs, Vincent les aidait miraculeusement à découvrir les fautes qui ne leur étaient point venues à la pensée. Mais ce qui est plus singulier encore, c'est que pendant ses prédications il lui arrivait de fixer les yeux sur certaines personnes qu'il n'avait jamais vues et dont il n'avait jamais entendu parler, et alors il entamait la question des péchés dans lesquels elles tombaient ordinairement, et il entrait dans des circonstances si particulières et si individuelles, que les pécheurs avaient coutume de dire de lui : « Cet homme est vraiment un saint, il connaît tout ce qu'il y a de plus caché dans notre intérieur ». Etait-ce un usurier, un adultère, un larron, un assassin, un homme coupable de forfaits abominables ? La parole de Vincent allait si droit à la blessure de l'âme, elle découvrait tellement le secret du cœur, qu'à la fin, aidé par des raisonnements serrés et par une éloquence enflammée de l'amour, il réussissait à les convertir des vices dans lesquels ils étaient plongés, et à les rendre à la voie de la justice et de la pénitence. Dieu avait montré au prophète Ezécbiel les abominations de son peuple au temps où vivait ce prophète, afin qu'il l'exhortât à la pénitence. Il donna à Vincent Ferrier les mêmes lumières. Partout où il allait prêcher, il voyait les péchés du peuple et les plaies des âmes c'est ce qui donnait à sa parole une direction si sage, si prudente, si efficace pour la correction des désordres. S'il n'en avait pas été ainsi en aucun des lieux où s'exerça son apostolat, Vincent n'aurait pu connaître les péchés particuliers, les secrets abominables de plusieurs il n'aurait pu fixer les regards sur eux, les convaincre de leur scélératesse, et les porter efficacement à la pénitence.

Des miracles éclatants appuyèrent sa mission; le nombre en est incalculable. Plus de huit cent soixante sont relatés dans une enquête faite à Avignon, Toulouse, Nantes et Nancy; lui-même, à Salamanque, avoua qu'il en avait déjà opéré plus de trois mille. Dieu semblait obéir à la volonté, et pour ainsi dire aux ordres de son apôtre. Pendant la période de son apostolat, il en opérait régulièrement chaque matin après sa prédication. « Sonne la cloche des miracles », disait-il à un de ses disciples. Parfois, inspiré intérieurement, il ne guérissait pas tous ceux qui se présentaient; mais lorsqu'ils revenaient à l'heure assignée, ce qu'ils ne manquaient pas de faire, il finissait toujours par leur rendre la santé. N'eût-il fait dans le cours de ces vingt ans que huit miracles par jour, on arriverait au chiffre de cinquante-huit mille quatre cents. Mais ce calcul est évidemment trop faible, puisque, c'est un fait constant, notre Saint en opérait non-seulement dans les assemblées publiques et en chaire, mais encore en marchant, en demeurant au logis, à tout instant, pour ainsi dire; d'où cette parole commune parmi les historiens de sa vie : « C'était un miracle quand il ne faisait pas de miracles, et le plus grand miracle qu'il fît était de n'en point faire ». La parole grave de saint Louis Bertrand confirme leur témoignage : « Dieu, dit ce Saint, a autorisé la doctrine de Vincent Ferrier par tant de miracles, que, depuis les Apôtres jusqu'à nos jours, il n'est point de Saint qui en ait opéré davantage. Dieu seul en connaît le nombre, comme seul il connaît le nombre des étoiles qui peuplent le firmament ». Sa vertu était si souveraine en matière de guérisons, qu'il la communiquait aux autres, et même aux objets inanimés qui avaient été à son usage. Souvent le peuple se rassemblait pour lui demander une grâce de ce genre; Vincent se tournait vers un de ses compagnons et lui disait : « Aujourd'hui j'ai assez fait de miracles, et j'en suis fatigué. Faites vous-même ce qu'on me demande; le Seigneur qui opère par moi, opérera aussi par vous ». Quatre cents malades recouvrèrent la santé en se couchant seulement sur le lit où il était mort. Nous rapporterons ici quelques-uns de ces miracles, pour donner à comprendre quelle devait être l'admiration des populations qui étaient les heureux témoins de ces merveilles.

Un des principaux fut la résurrection d'un enfant que sa mère avait tué, mis en morceaux et fait rôtir dans un emportement de frénésie, auquel elle était sujette. Son père, qui logeait le Saint pendant la mission, et qui, en ce temps-là, assistait à son sermon, étant revenu chez lui, fut saisi d'une si grande horreur et d'une douleur si véhémente, qu'il était comme hors de lui-même et ne savait à quoi se résoudre; mais Vincent l'ayant suivi, et étant arrivé à son logis, le consola, l'assurant que Dieu n'avait permis un accident si tragique que pour en tirer sa gloire. En effet, s'étant fait apporter les membres du mort, il les réunit tous les uns aux autres, et par l'efficacité de ses prières et la force du signe de la croix, il rétablit ce corps en entier et lui rendit la vie prodige si singulier, qu'on n'en trouve presque point de semblable dans toute l'histoire ecclésiastique. On dit que cette merveille arriva en Gascogne ou en Languedoc.

A Valence, on présenta à Vincent une mendiante, infirme et muette. Le Saint fit le signe de la croix sur le front et sur la bouche de cette femme et lui demanda ce qu'elle voulait. « Je demande trois choses, dit-elle, la santé du corps, le pain de chaque jour, et l'usage de la parole ». L'homme de Dieu lui répliqua : « De ces trois choses, deux vous sont accordées, la troisième ne vous convient pas pour le salut de votre âme ». La suppliante répondit Amen, et redevint muette comme auparavant.

A Ezija en Andalousie, une juive fort riche vint par curiosité l'entendre prêcher mais ne goûtant pas sa doctrine, elle entra en fureur, puis se dirigea vers la porte. Le peuple s'opposait à son passage. « Qu'on la laisse sortir, s'écrie Vincent, et que tous se retirent du portique de l'église ». A l'instant le portique croule sur la tête de la juive; on la retrouva brisée et morte; mais le Saint, du haut de la chaire, se mit en prière et la ressuscita au nom de Jésus de Nazareth. Les premières paroles de l'Israélite furent qu'il n'y avait de véritable religion que celle des chrétiens. Elle se convertit, et pour perpétuer la mémoire de cet événement, elle établit en cette église une fondation pieuse.

Nous ne marquons point ici en particulier les malades qu'il a guéris, les aveugles à qui il a donné la vue, les sourds qu'il a fait entendre, les muets qu'il a fait parler, les femmes enceintes qu'il a soulagées dans leurs douleurs, ni les paralytiques qu'il a remis en état d'agir et de marcher. Ce qu'il ne faut pas omettre, c'est qu'il a souvent multiplié si prodigieusement un peu de pain et de vin, qu'il s'en est trouvé suffisamment pour nourrir tantôt deux mille, tantôt quatre mille ou six mille personnes après cette distribution le pain et le vin étaient aussi entiers, et même plus abondants qu'auparavant. Cela nous montre que Notre-Seigneur n'opère pas de moindres miracles par ses serviteurs que ceux qu'il a faits par lui-même.

La procession des disciplinants était capable à elle seule d'attendrir les âmes les plus endurcies. Elle se faisait tous les soirs au coucher du soleil, quelque temps qu'il fit, par la pluie même, la neige, le vent, la tempête. On y voyait des gens de toutes les conditions, nobles et roturiers, grands et petits, même des enfants de quatre à cinq ans qui ne craignaient pas de se frapper avec une sainte cruauté, afin d'expier les péchés du peuple. Cette troupe sortait de l'église, divisée en deux parties, celle des hommes et celle des femmes. On marchait deux à deux, pieds nus, le visage voilé, le sac de la pénitence aux reins et les épaules découvertes, de manière cependant que la modestie ne fût point offensée. Chaque pénitent se frappait avec une discipline, en pensant à la Passion du Sauveur. Le sang coulait, et même, emportés par la ferveur, un grand nombre allait jusqu'à entamer la chair et en détacher des lambeaux par la violence des coups. Et toutefois, chose vraiment surprenante, Dieu le permit ainsi jamais aucun de ces austères pénitents ne souffrit dans sa santé à la suite de cet exercice notre Saint l'a fait remarquer lui-même, afin de montrer au peuple combien cette démonstration de pénitence sensible était agréable à Dieu en douze ans il n'était pas encore mort une seule des personnes qui formaient la compagnie spéciale des disciplinants.

Pendant que cette procession traversait les rues de la ville, on rassemblait dans l'église des femmes de mauvaise vie, et un des compagnons de saint Vincent leur prêchait sur le péché, sur la pénitence, sur l'enfer. Beaucoup de ces malheureuses ne résistaient pas aux pressantes exhortations qui leur étaient adressées. On les voyait le lendemain rompre tous les liens qui les attachaient au vice, et faire partie de la procession de pénitence publique. Que résultait-il de tout cela ? C'est que dès l'entrée de Vincent dans une ville, cette ville prenait l'aspect de Ninive alors que Jonas y prêchait la pénitence. On pleurait quand on entendait la messe du Saint, mais surtout on versait d'abondantes larmes quand il exhortait ses auditeurs au repentir. C'était alors des soupirs brûlants, des sanglots profonds, des cris qui retentissaient dans les airs. On eût dit que chacun pleurait la mort d'un premier-né, d'un père ou d'une mère. Les places et les plaines que couvrait son auditoire donnaient une idée du jugement universel c'était, en effet, comme la terreur future et la plainte lamentable de toutes les tribus de la terre dans la vallée de Josaphat. Or, remarque Nicolas de Clémangis, témoin oculaire, l'émotion atteignait les âmes les plus froides, et les cœurs de pierre s'amollissaient au point de fondre en pleurs, en gémissements et en accents déchirants.